On a coutume de dire que le monde est petit, et il est vrai que très souvent, on découvre des interconnections entre des personnes que l’on imaginait pas.

KimuraShioda magazine

J’aime évoquer le maître d’aikido, Shioda Gozo, dans mes articles, notamment dans La rencontre de deux géants, un petit et un grand ou bien encore dans Gozo Shioda à la télévision japonaise, le personnage avec ses bons et ses mauvais côtés, demeure pour moi un personnage mythique du monde du budo.

Quand à Kimura Masahiko, le « démon du judo » comme on le surnommait, même s’il n’atteint pas la virtuosité d’un Mifune Kyuzo dans l’univers du Judo, il reste un personnage entier, un guerrier que je trouve intéressant et que j’évoquais récemment dans Masahiko Kimura, le démon du Judo.

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Kimura Masahiko

C’est deux géants, qui débutèrent leur pratique dans la période d’avant-guerre, furent, hasard de la vie, camarades de classe dans la même université, l’université Takushoku. A travers un entretien qu’ils donnèrent en 1987 pour le magazine « Furukon » (Full Contact), on aperçoit déjà leur caractère entier et leur profond investissement dans le keiko, qui fit d’eux des budoka d’exeption.

Shioda

 

Shioda Gozo

SHIODA: A l’époque où nous étions à l’université Takushoku, Kimura, moi et une autre personne, Fukui du karate, étions surnommés les « trois Hagarasu » de Takushoku.

(NdT: 三羽烏, sanbagarasu, « les trois corbeaux ailés », est un terme qui désignent les trois plus forts dans un domaine, ici le domaine des arts martiaux. Sans doute une évocation, des Tengu, ces êtres mythiques des montagnes japonaises)

Kimura était farouche et n’avait jamais parlé avec Fukui, mais, moi, j’étais en bon terme avec tous deux.

KIMURA: Fukui était-il tellement fort?

SHIODA: Fukui fut avec Nakayama Masatoshi et Takagi Masatomo, l’un des fondateurs de la toute première section de karate de l’université Takushoku.

(NdT: Nakayama Masatoshi (1913-1987), 10ème dan karate, entra à l’université Takushoku en 1932 et commença à apprendre le karate auprès de Funakoshi Gishin et de son fils Yoshitaka. En mai 1949, il aida à établir la Japan Karate Association, JKA)

Il était fort en bagarre, mais il était têtu et disait que le judo et l’aikido, ce n’était pas très difficile. Je lui ai proposé d’essayer et nous nous sommes rendus au gymnase. Fukui tenta un coup de poing direct du droit et un coup de pied Mae geri du même côté. J’ai esquivé sur la gauche et j’ai bondi en frappant son coude droit avec mon bras gauche, et en coinçant son poing avec mon bras droit.

Il a souffert longtemps du coude, et c’est ainsi que j’ai intégré le clan des trois plus forts de Takushoku, moi, qui avait pratiqué l’aikido, totalement inconnu à l’époque (Rires)

KIMURA: Shioda et moi nous sommes affrontés au bras de fer. Il était fort. Je mesurais 1m70 pour 85kg, et lui, 1m54 pour 47kg.

SHIODA: Kimura raconte qu’il perdit dix matchs sur dix, mais en fait, sur trois matchs, je n’ai gagné que les deux premiers. Au troisième, il a retiré sa main (Rires).

Furukon: Shioda sensei, est-ce que vous avez fait des exercices de renforcement (Tanren) particuliers?

SHIODA: Non, en aikido, on ne renforce pas les muscles pour ne pas créer de blocages. Cependant, lorsque j’étais jeune, je ne le savais pas et j’ai soulevé des haltères de fer que je dissimulais à Ueshiba sensei. Il se serait bien mis en colère s’il les avait trouvé.

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Ueshiba sensei et Shioda sensei, 1941

Cependant, c’est naturel de vouloir développer sa force lorsqu’on est jeune. En tout cas, il faut s’entraîner à fond. De 5h du matin jusqu’à 9h du soir, on faisait le maximum. Je pense que la jeunesse est une période nécessaire. Kimura, ici présent, était le « démon du keiko ». Il réalisait vraiment le triple d’effort que les autres.

KIMURA: Et bien, c’est mauvais de s’endormir comme les autres. Avant le Tenran Shiai (NdT: une grande compétition disputée en présence de l’Empereur), je n’avais pas de moment pour dormir car je pratiquais 10h30 chaque jour.

A l’époque universitaire, comme je suivais les cours privés de Ushijima sensei (NdT: Son professeur de judo, Ushijima Tatsukuma), je me levais à 4h30 du matin, je faisais le nettoyage et ensuite je frappais 1000 fois de suite, à droite et à gauche, un makiwara. Si on frappe le makiwara, en fermant solidement les pouces, on renforce les poignets, les coudes et les bras pour tirer. A partir de là, je me rendais à la préfecture de police et je pratiquais à partir de 10h durant environ 1h. Puis 3h environ à l’université Takushoku, à partir de 18h, au Kodokan, et de 20h à 23h, au dojo de la ville de Fukagawa.

Furukon: Et après ça, vous aviez fini?

KIMURA: Non, rentré chez moi, après avoir diné et pris un bain, je m’entraînais seul.

Tout d’abord, mille pompes, ensuite du bodybuilding, en soulevant des haltères de 80kg, 600 fois en développé couché. Cela prenait environ 1h. Je faisais des tractions en tirant sur une ceinture de judo enroulée autour d’un énorme érable japonais (momiji) et cela, mille fois par jour. La ceinture finissait par rompre. Cela me revenait cher. (Rires)

Par la suite, je me suis mis à me servir d’une corde. Ensuite, je m’entrainais à O soto gari (technique de judo, « grand fauchage extérieur »). A l’époque, lorsque je faisais O soto gari à la préfecture de police ou au Kodokan, j’infligeai un traumatisme crânien à dix personnes par jour en moyenne. On me disait donc de ne pas utiliser cette technique. Cela me motivait d’entendre cela et je songeai à en faire encore plus, expérimentant O soto gari de manière radicale.

Cela me menait à 2h du matin. Cependant je ne voulais pas dormir tout de suite, dormir c’est comme mourir. Bien que les hommes meurent, nous faisons le keiko de vivre. En s’entraînant ainsi, est-ce que cela a une incidence sur la victoire ou la défaite. En me pinçant, je m’entraînais à ne pas dormir, et cela jusqu’à 4h du matin.

Je prenais toujours le premier train du matin, et j’avais l’impression que le jour ne se levait pas. A de nombreuses reprises, je fis des nuits blanches. Mais j’avais un secret, je dormais à l’école (Rires)

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SHIODA: Tu dormais toujours en classe. Comme Kimura était dans notre classe, personne ne redoubla car il était toujours le dernier.

KIMURA: En restant sans dormir dans mon futon, je pouvais visualiser l’entraînement de la journée. En un jour, je pratiquais avec une centaine de personnes environ. Dans mon esprit, ils apparaissaient les uns après les autres, et je me souvenais de chaque technique que j’avais effectué, à la manière d’un arrêt sur image.Je comprenais ainsi si la technique était bonne ou non.

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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