Dans le recueil d’entretiens avec les maîtres d’avant-guerre de l’Aikido réalisé par Stanley Pranin, l’une des phrases qui m’avait le plus marqué était cette citation de Shioda Gozo, le fondateur du Yoshinkan dojo, expliquant que le Daito ryu étant issu de l’époque où on combattait en armure, Ueshiba Morihei avait en quelques sortes créé l’Aikido en libérant les techniques du carcan de l’armure.

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La formule m’avait plu mais m’avait fait considéré les arts se référant au port de l’armure, réèl ou suggéré, comme trop archaïques, pour avoir un intérêt autre qu’historique. Ce n’est que bien plus tard, et progressivement, que j’en suis venu à reconsidérer mon point de vue. 

Un premier point important est bien entendu l’encombrement que constitue l’armure. La charge, la limitation des mouvements, etc, sont autant de facteurs qui peuvent nous faire comprendre les choses à éliminer dans l’exécution de nos techniques. C’est, et je le pense depuis longtemps, ce vers quoi on doit tendre dans la réalisation des techniques: réduire au minimum les gestes, les déplacements, aller directement au but sans pour autant se trouver en opposition. Tamura sensei illustrait parfaitement cette réalisation, sa technique ayant évoluée au cours des années vers un affinage, qui reste encore à ce jour mon idéal de pratique.

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 Tamura sensei

J’avais, il y a environ quatre ans de cela, eu l’occasion, le temps d’une photographie, de porter une réplique d’armure. Un court instant certes mais suffisament longtemps pour sentir que les mouvements tourbillonnants, les grandes envolées,etc que l’onvoit habituellement en Aikido seraient irréalisables, revêtu de la sorte. Les choix de déplacement, de placement du poids, d’amplitude de mouvement, etc que l’on retrouve en Daito ryu, mais également en Shinkage ryu se font en imaginant qu’on porte une lourde et encombrante armure.

Dans son ouvrage « Le sabre et le divin », Otake sensei, chef-instructeur du Tenshin Shoden Katori Shinto ryu, décrit parfaitement cet état de fait:

« Une armure légère pèse une dizaine de kilos mais certaines pèsent jusqu’à vingt kilos et plus. Une des conséquences de cette charge est que placé en kamae, on ne peut décoller les talons du sol comme on le fait en Kendo moderne. Une des caractéristiques des kata de l’école Tenshin Shoden Katori Shinto ryu est qu’ils ont été conçus pour premettre aux pratiquants même porteurs d’une armure de conserver leur efficacité physique.« 

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Otake sensei

J’ai souvent entendu, lorsqu’il s’agit de comparer les formes modernes de Bujutsu à celles plus anciennes, des arguments de ce type: « Ce qui était vrai et efficace pour un homme en armure et armé d’un katana n’a aucune réalité dans le monde moderne où on ne porte plus d’armure, où les armes sont beaucoup plus pernicieuses et où les techniques de combat à mains nues ont terriblement évolué. »

Ce genre de commentaires prouve en réalité une totale incompréhension de la nature martiale ou non d’un art, ainsi que des compétences que l’on développe (ou pas) par le biais de ces pratiques. Bien sûr le port de l’armure, ainsi que les duels au sabre se font rares de nos jours, mais penser qu’un pratiquant issu plus ou moins d’une école ayant lien avec les temps anciens n’est pas aptes à agir de manière concrète dans notre réalité moderne, c’est croire que la pratique martiale se résume à apprendre un catalogue…si on m’attaque de telle manière, je dois réagir de la sorte, etc…foutaise.

Prenons l’exemple classique de l’attaque Shomen uchi qu’on retrouve en Aikido. Certes ce n’est pas réaliste car personne ne va vous attaquer de la sorte dans le monde extérieur, est-ce pour autant une attaque inefficace, qu’on peut se permettre de prendre sur le coin du nez sans broncher…à chacun de faire son expérience.

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Les maîtres d’armes que j’ai pu rencontrer faisaient souvent preuve d’une efficacité très concrète face à des attaques « modernes »…pas d’action inutile,pas de perte de temps, etc.

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 Enbu de Shinkage ryu

Un autre intérêt que je trouve à la présence de l’armure me fut révélé lors de mes débuts en Shinkage ryu. Il s’agit du double travail sur la structure, conserver la sienne, perturber celle de l’adversaire.

En effet, en Shinkage ryu, que ce soit dans les kata transmis depuis son fondateur, ou dans les formes de combat élaborées par la suite, la coupe avec le sabre ne s’arrête pas à la surface des choses, si on considère que l’adversaire porte une armure, le simple fait de toucher avec le sabre ne suffit pas, il faut que l’ensemble de la structure de notre corps soit à même de résister à la pression de l’assaut adverse, tout en l’amenant au déséquilibre, afin d’en finir de manière sûre. C’est un fait déjà évoqué dans l’article: Le véritable Katsujinto.

Essayons d’illustrer le plus simplement ce que je décris un peu plus haut. Dans l’une des premières formes de combat que l’on apprend en Shinkage ryu, les deux partenaires avancent l’un sur l’autre, en tenant leurs sabres droit au dessus de la tête. Lorsque la distance s’y prête, l’un des adversaires bondit avec pour cible l’un des poignets de celui qui lui fait face.

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Avancer sabre au-dessus de la tête

C’est un mouvement assez classique en escrime japonaise, mais alors que très souvent on considère alors le mouvement terminé (le poignet étant coupé), en Shinkage ryu, de part la protection supposée de son armure, l’adversaire est toujours actif. Si l’angle du sabre, la position des pieds, des bras, du bassin, etc n’est pas précise au millimètre près, il existe une faille dans notre structure, l’adversaire peut abattre sans problème son sabre sur nous.

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 Alignement de la structure du corps et du sabre

Je laisse à chacun le soin de réfléchir à cela. Et puis comme on dit: Un peu d’armure ne fait jamais de mal…

Je vous invite également à visiter ce site très complet sur l’armure japonaise: An online japanese armour manual

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Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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11 Comments

DUREISSEIX Jean Luc

Bonsoir Eric,
Entièrement d’accord avec toi sur ce sujet . Cela rejoint ce que j’enseigne à mes élèves en Ken Jutsu et qu’ils commencent à intégrer!
Merci pour cet excellent article!
Dureisseix Jean Luc

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bally

je pense que les techniques développées vis à vis de l’armure sont aussi pertinentes sans armure, l’inverse non. Comme il est dis dans l’article, c’est ne pas comprendre grand chose au sujet, ne pas voir ce qu’il y a derrière la technique.
Je suis aussi d’accord avec l’appréciation au sujet de Tamura sensei sur la simplification, qui devrait être notre objectif à tous.

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Ashura

Bonjour Eric,

Je suis surpris par la citation de Shioda. Le Daito-ryu, tel que nous le connaissons aujourd´hui, ne doit pas grand chose à une époque ou l´on combattait en armure.

Aussi la citation: « Ce qui était vrai et efficace pour un homme en armure et armé d’un katana n’a aucune réalité dans le monde moderne où on ne porte plus d’armure, où les armes sont beaucoup plus pernicieuses et où les techniques de combat à mains nues ont terriblement évolué. » est à mon sens inexact tant au niveau technique qu´au niveau historique.

S´il est vrai que les techniques de combat à main nues ont considérablement évolué au cours des quelques 250 années de paix imposées par les Tokugawa, elles ont également progressivement perdu ce qui en constituaient l´essence. Les techniques n´étant plus systématiquement létales mais axées sur le contrôle et la préservation, certes relative, de l´adversaire. On ne parle donc plus du tout du même contexte ni de la même finalité.

Un combattant en armure a pour seul but de survivre à la bataille et ceci implique de se débarrasser définitivement de son ou des ses adversaire(s). En temps de paix, dans une société régie par un pouvoir central fort qui édicte des lois et des des punitions et qui entend bien les faire respecter, il en va nécessairement autrement.

Je vois un grand intérêt à l´acquisition de certaines qualités en terme d´esquives et de déplacement alors que l´on porte une armure et un casque. Une pratique assidue et sincère peut aider à développer une forme de corps « non orthodoxe » ainsi que le sens de l´anticipation. Le poids et l´encombrement que représente l´armure est de nature à faire évoluer le pratiquant sans oublier que le casque limite également la vision, autant d´éléments qui doivent amener le pratiquant qui combat à main nues et sans armure à développer des qualités nouvelles et d´évoluer sur son chemin.

Les techniques à mains nues qui se sont développées au Japon à l´époque Edo sont indissociables des armes, on ne peut en saisir complètement la profondeur si l´on aborde pas la réalité d´un combat dans lequel l´adversaire est à la fois armé et déterminé à porter un terme à notre vie. Face à une arme, quelle soit courte, longue, tranchante, pointue, l´importance de l´anticipation, des esquives, des déplacements et de la distance devient primordiale. La moindre erreur se paie souvent très chèrement et il est très rare de se voir concéder une seconde possibilité pour reprendre la main contrairement au combat à mains nues.

Même en endossant une armure, l´adepte se doit d´esquiver, de parer, de se déplacer plutôt que de se laisser toucher s´il souhaite survivre. L´armure peut sauver une vie mais n´est pas une garantie absolue, un peu à l´image du gilet pare balles aujourd´hui.

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Eric Grousilliat

Bonjour Raphaël, merci pour ton témoignage.

Je cite Shioda de mémoire (l’ouvrage étant à quelques douze heures d’avion de mon domicile) mais je crois qu’il s’agissait avant tout d’une métaphore, Shioda évoquait le fait que la technique de Ueshiba s’orientait davantage vers des mouvements plus amples, plus naturels…maintenant je ne sais pas de quel Daito ryu avait réellement connaissance Shioda au moment de l’interview (80’s).

La citation que j’évoque, provient des commentaires d’une vidéo Youtube, mais elle m’a semblé assez symbolique d’un certain type d’argumentation « technique du passé=obsolète ».

Pour le reste de ton intervention, je ne peux qu’approuver à 100%.

A bientôt.

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Step

Dans un dojo ou en boite de nuit, l’été, les principes qui se basent partiellement sur le port de l’armure semblent peut-etre obsolet pour certain… mais quand les températures baissent et qu’on est encombré par les vêtements chauds et épais, ou encore au travail avec les bottes renforcé et les tissus de protection et équipements de travail divers, ces technique prennent toute leur sens.

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MONFOURNY Alain

Précision tout de même sur la capacité actuelle des pratiquants avec un boken de pouvoir casser de l’épaule à la hanche un adversaire, chose pratiquée autrefois. Le kendo moderne dénature par sa rigidité, ses gardes surréalistes et son manque d’imagination. Quand les Portugais ont débarqué au Japon nombre de samourais on fait les frais d’une mobilité et d’une vivacité qu’ils ne connaissaient pas. Le Japon est un pays où la hiérarchie est si importante qu’elle bloque souvent l’initiative ou alors celle-ci est mal vu. Ce qui s’est vu dans les arts martiaux. Pour reprendre le fameux livre Gorin no sho de Miyamoto Musashi, évoque souvent le fait que ses victoires ont été du au manque de qualité et de sérieux de ses adversaires….attention aux illusions….avec ou sans armure, rien ne change vraiment….
Cordialement.

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Sylvain rioux

Le Shomen Uchi façon Iwama Ryu est à l’opposé de la façon de faire Aikikai. Comme disait Hikitsuchi Sensei. 3 principes qu’il a retenue de l’enseignement de O’Sensei, – ne pas attendre, – ne pas regarder, – ne pas être ouvert

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Eric Grousilliat

Bonjour, votre affirmation mériterait sans doute un plus long débat, impossible sur ce support.
Attention cependant au raccourci car bon nombre de dojo à tendance « Iwama ryu » font bel et bien partie de l’Aikikai.

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