Cet article est paru dans le numéro 2 du magazine Dragon: Spécial Aikido.

S’installer au Japon ne fut pas tant pour moi l’aboutissement d’un projet mûrement réfléchi que la saisie d’une opportunité qui s’offrait à moi. Cela se passa durant l’été 2008. Bien sûr j’avais bon nombre de centres d’intérêts au Japon, culturels, martiaux mais paradoxalement quitter la France signifiait m’éloigner de l’aikido qui me tenait à cœur.

Alors qu’il doit exister bon nombre de jeunes gens qui débutant l’aikido doivent rêver d’aller se former dans le pays de naissance de ce budo, mon état d’esprit était tout autre. Cela faisait déjà vingt ans que je pratiquais, et deux jours avant mon départ cet été-là, j’avais réussi l’examen de 4ème dan, le dernier passage technique en aikido. La seule pratique qui m’inspirait totalement était celle que proposait Tamura Nobuyoshi sensei, expert établi en France depuis plus de 40 ans. Ce n’était pas mon premier voyage au Japon, et j’avais déjà pu me familiariser avec certains types de pratique, mais rien qui me mettent du baume au cœur comme assister à un cours de Tamura sensei.

J’avais mis un point d’honneur à suivre l’enseignement de la majorité des sensei de l’Aikikai Honbu dojo, la maison-mère de l’aikido, afin de pouvoir en parler en connaissance de cause. J’avais éprouvé de la crainte et de l’admiration face aux capacités de Akuzawa Minoru sensei, créateur de la méthode Aunkai Bujutsu et j’avais même été accepté comme élève auprès de l’héritier (soke) d’une école traditionnel de bujutsu, vieille de 400 ans, le Yagyu shingan ryu taijutsu. J’avais également eu le bonheur de suivre, dans un dojo situé au cœur d’un temple zen, le dynamique enseignement de Tada Hiroshi sensei, 9ème dan aikikai, l’un des plus anciens élève du fondateur de l’aikido encore en activité.

Je n’avais pas tout vu, loin de là, mais j’avais considérablement élargi mon point de vue sur ce que proposait le pays. Mon mode de fonctionnement faisait qu’à partir d’un sujet qui me passionnait, l’aikido, je tentais d’en approfondir les différentes facettes, technique, philosophique, historique.

En côtoyant Akuzawa sensei par exemple, je fus convaincu que les formidables capacités que l’on prête souvent à Ueshiba Morihei, était de l’ordre du possible, pas uniquement les allégations de spectateurs trop crédules.

En me familiarisant avec le vaste panelle technique du Yagyu shingan ryu, j’essayais de comprendre ce qu’avait pu en retirer le O sensei lui-même lorsqu’il s’était exercé dans cette école au début du XXème siècle. Issu d’une période où on combattait encore en armure, ce système de stratégie et de tactique du champ de bataille, possède plusieurs cordes à son arc, le jujutsu, stable et puissant, où on emploie le plein usage du corps plutôt que la force brute, le kenjutsu, où l’emploie de lourds sabres de bois visait à développer la respiration, la puissance, ou bien encore le bojutsu, où on cherche à contrôler la ligne centrale adverse au moyen de la posture Hanmi, posture dont le fondateur de l’aikido fera l’une des pierres angulaires de sa création.

Cependant, il existe bien entendu une différence de taille entre faire du tourisme martial au Japon et s’installer dans la durée dans une mégalopole comme Tokyo. On peut concevoir la capitale japonaise comme un agrégat de petits villages, de petits quartiers, étroitement associés, et outre le temps pris par des journées de travail, aller d’un point à un autre peut souvent se compter en heures plutôt qu’en minutes, malgré le fort développement des transports publics, leur ponctualité et l’absence de gréve. Il faut donc faire des choix, ici comme ailleurs, les journées n’ont que 24 heures.

Fraichement installé, il était inconcevable que j’abandonne la pratique de l’aikido. La majorité de ce qui était proposé à l’Aikikai ne correspondait pas à ma recherche, mais par chance, non loin de mon domicile se trouvait un dojo indépendant réputé, le Tendokan. Situé dans le quartier de Sangen jaya, il s’agissait du fief de Shimizu Kenji sensei, un expert ayant appartenu à la dernière génération des élèves proches de O sensei. Peu après le décès du fondateur, il avait pris ses distances avec l’Aikikai et avait pu ouvrir son propre dojo.

Il n’y a à vrai dire pas véritablement de différences entre pratiquants japonais et européens, certains investissent beaucoup de leur temps dans la pratique, d’autres viennent de manière plus occasionnelle, on trouve des personnes de tout âge, et de mieux sociaux différents. J’ai pris beaucoup de plaisir durant les dix-huit mois où j’ai fréquenté le Tendokan. Le Tendokan présentait cependant quelques caractéristiques propres, port du hakama pour tous quelque soit le niveau, pas d’examen de grade, ceux-ci étant laissé à l’appréciation des enseignants et bien sur, il y avait l’élégance des mouvements de Shimizu sensei qui me faisant penser à ceux de O sensei, d’après les anciens films que j’avais pu voir de lui. Comble du bonheur, l’importance du dojo faisait que deux à trois heures de pratique étaient proposées quotidiennement. Cela me permit de pratiquer à loisir.

Quelques six mois plus tard, bien habitué à ma nouvelle vie, je fus tenté par l’attrait de la nouveauté. Je rendis de nouveau visite à Akuzawa sensei, malgré que les lieux d’entraînement soient à plus d’une heure de chez moi, et je devins membre de l’Aunkai. A Tokyo, tout comme j’imagine à Paris, il est difficile de dénicher un lieu unique de pratique, ainsi bon nombre de pratiquants sont contraints d’alterner entre divers salles, gymnases d’école, heureusement fort nombreux, salles communautaires, centres sportifs où en général des disciplines fort diverses se partagent le tatami, etc.

La plupart des cours de l’Aunkai avait lieu dans des salles de réunion débarrassées de leur mobilier. Je ne crois pas avoir jamais pratiqué sur des tatami, et pourtant moi et mes condisciples nous étions régulièrement au sol. Un bon moyen de formation aux ukemi.

L’Aunkai, une jeune discipline qui a vu naissance au début des années 2000, est une méthode basée sur le développement du corps (Tanren -pétrir et forger) pour la pratique martiale. A ce titre, elle regroupe des pratiquants issus de milieux martiaux divers. Basé notamment sur l’émission et la réception de force, elle me permit d’éclairer sur un nouveau jour ma façon de bouger, de gérer une attaque, mais également de m’exercer au travail de type pied-poing.

Peu à peu, j’en vins à délaisser la pratique au Tendokan, d’une part, le travail réaliste que proposait l’Aunkai m’attirait beaucoup plus, et de plus deux composantes essentielles de l’Aikido me manquaient: le travail à genoux (Suwari waza) et la pratique des armes.

Pour les armes, il arrivait à Shimizu sensei de prendre un sabre en main pour expliquer certains points, mais, nous, ses élèves, n’avions aucune occasion de nous y exercer. En ce qui concerne suwari waza, est-ce à cause de son passé de judoka, je ne sais pas, toujours est-il que les genoux de Shimizu sensei lui interdisait de s’y adonner, et que ses élèves avaient, eux aussi, abandonner cette pratique.

Pour pallier à ce manque, je rejoignis un dojo affilié au groupe de Saito Hitohira sensei, l’Iwama Shinshin Aiki shurenkai, une école qui à une grande rigueur dans la construction des techniques associé le travail des armes, sabre et bâton. Si j’avais été mucisien, j’aurai dit que je rentrais au conservatoire pour étudier le solfège.

J’y découvris une méthode monumentale. J’avais déjà goûté à ce style en France, mais de manière très ponctuel, mais j’avais déjà à l’époque apprécié la similitude des points-clés dans le travail de Tamura sensei. La logique entre la réalisation des techniques à mains nues et les mouvements d’armes, la manière d’employer les hanches, les jambes, pour réaliser les bases de l’aikido, tout se mettait en place naturellement. Cela fit énormément de bien dans la correction de ma technique.

Une fois par mois, un professeur de Daito ryu d’Osaka animait un stage à Tokyo, et ayant pris contact avec Olivier Gaurin et Guillaume Erard, deux membres bien connus de l’Aikikai de Tokyo, suivant son enseignement, je pus rejoindre la classe du Takumakai. Il s’agissait avant tout pour moi d’une curiosité historique et technique sur ce qui était le principal ancêtre de l’Aikido. Quels changements majeurs, Ueshiba Morihei avait-il apporté dans le Daito ryu, était-ce véritablement si différent?

En japonais, devenir élève se dit « nyumon », franchir la porte. L’élève est ainsi nommé « monjin », la personne de la porte. On devient membre à part entière d’un groupe avec ses devoirs et ses responsabilités. Bien sur, les personnes plus anciennes ont également leur responsabilité envers les nouveaux venus. Aussi lorsqu’un mois à peine après avoir fait mon entrée dans le monde du Daito ryu, les professeurs les plus anciens m’apprirent que dans un an, au regard de mon passé en aikido, je devrais avoir la possibilité de passer le 1er dan, il était difficile de refuser.

Au Japon, passer un grade n’est pas le choix du candidat, c’est la décision du professeur, et c’est comme cela que cela doit être. J’avoue que je n’étais pas emballé par l’idée, j’appréciais la pratique du Daito ryu sur une base mensuelle, mais de là à m’investir dans l’obtention du 1er dan…J’avais déjà obtenu le 4ème dan Aikikai de la part de Tamura sensei, et cela me suffisait. Je ne fréquentais pas le Honbu dojo, par conséquent aucun espoir d’obtenir une hypothétique promotion. Du temps du Tendokan, j’étais resté un simple « ceinture blanche » bien qu’ayant eu l’autorisation d’intégrer les classes pour Yudansha (détenteur d’un dan), au sein du groupe Iwama, j’avais pu conserver mon grade et cela était bien comme ça. Bref, j’avais un peu l’impression qu’on m’avait forcé la main, mais avec du recul, cela me força à m’investir davantage dans la discipline. Chaque semaine, avec un élève avancé, et en compagnie de Guillaume Erard, lui aussi volontaire désigné pour le 1er dan, nous travaillons le contenu du Ikkajo, le premier groupement de 30 techniques du Daito ryu.

Un an après, on nous décernait à Guillaume et à moi le Shodan ( 1er dan) du Takumakai Daito ryu aiki jujutsu.

Il arriva un moment où pour diverses raisons, je dus arrêter de suivre l’enseignement d’Akuzawa sensei. L’une d’elles était le temps. En effet, alors que la plupart des dojo d’aikido japonais propose des séances de 1 heure, l’entraînement à l’Aunkai dure au minimum trois heures. Partant de chez moi à 6h du matin pour me rendre au travail, je ne rentrais chez moi que vers 23h. Akuzawa sensei déborde littéralement d’énergie, et il était fréquent que nous dépassions l’heure limite. Durant trois ans, j’ai raté très peu des deux séances hebdomadaires proposés. Épuisant mais passionnant.

L’école de sabre Shinkage ryu m’intéressait depuis longtemps. Sa similitude de pensée avec l’esprit de compassion de l’aikido et son influence supposée sur la pratique de O sensei firent que je rejoignis un dojo, qui par chance se trouvait dans mon quartier. Dans les anciennes écoles (koryu) de ce type, il est courant que les choses soient cachées au regard extérieur. Il faut véritablement s’engager dans la pratique pour en découvrir les aspects les plus intéressants.

Par exemple, le travail sur l’attitude est considérable. Le professeur corrige le moindre geste de l’élève. En effet, par une posture spécifique, on essaye de n’offrir pour cible qu’une zone restreinte du corps, une ouverture volontaire dans laquelle l’adversaire n’a pas d’autre choix que s’engouffrer. On est ainsi paré à gérer la situation. La progression se fait à la manière traditionnelle, par pallier, le contenu technique évoluant en difficulté avec le niveau de l’élève.

A la personne qui désirerait se rendre au Japon pour apprendre un Budo, je dirais que ce n’est pas une nécessité, il y a en effet en France et ailleurs bon nombre d’enseignants compétents n’ayant rien à envier à leurs homologues japonais. On trouve par contre encore peu de Koryu, et c’est de ce côté là au Japon, qu’il est sans doute possible de découvrir des trésors…si on se donne la peine de chercher.

Suivez-moi

2 commentaires sur “Le Japon…un Eldorado martial?

  • BEN SLIMAN ( MOMO )

    Salut Eric c’est avec passion que j’ai lu ton parcours à la fois sur le séjours au japon et la pratique de l’aikido et bien d’autres pratiques ,je te souhaite Bon Vent j’espère te voir un jour en France

    • Eric Grousilliat

      Merci Momo pour la lecture et ton commentaire. Au plaisir de te revoir également un de ces jours. Amitiés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.