A de nombreuses reprises, j’ai consacré des articles à Shioda Gozo, le fondateur de l’école Yoshinkan d’aikido, d’une part, car j’apprécie le personnage que je ne connais qu’à travers des écrits et des documents filmés, mais également car il fait partie des rares aikidoka dont la pratique, l’énergie, le côté explosif me vivifie.

IMG_2326 (1)

En novembre 2002, paraissait dans le magazine Hiden un entretien avec Shioda Tetsutaro, fils aîné de Shioda Gozo et à l’époque soke du Yoshinkan.Tetsutaro, né en 1947 à Tokorozawa dans la préfecture Saitama, évoque dans cet entretien son père au quotidien, un quotidien bien entendu intimement lié à l’Aikido. C’est ce qu’on nomme Gyôjûzaga.

Issu de la terminologie du bouddhisme zen,  Gyôjûzaga (行住坐臥) qui signifie « marcher, être debout, s’asseoir, se coucher » désigne tout simplement les actions quotidiennes de tout être humain, un quotidien qui pour le budoka se doit d’être une occasion de pratique et de réflexion sur sa discipline.

IMG_2321

Shioda Gozo, les origines d’un virtuose

Si je repense à mon père durant mon enfance, c’est le souvenir de quand nous allions attraper des écrevisses qui surgit. C’était au lendemain de la guerre et nous habitions à Tokorozawa dans la préfecture Saitama. Nous ne faisions aucun voyage et nous habitions dans une baraque.

Exactement à l’époque (1955) où il prit son indépendance en construisant un dojo, je me souviens que pris de colère, il envoya un coup de pied qui fit voler une pierre du vestibule qui me heurta le genou. Il m’en reste encore la marque (Rires). Nous étions dans une période défavorisée, et il y avait de la tension dans l’air. Après avoir mis le dojo sur les rails, cela n’arriva plus jamais.

IMG_2329

Shioda Tetsutaro en 2002

Je devais appeler mes parents « Otô sama » et « Okâ sama » sinon ils se fâchaient (NdT: il s’agit là d’une manière polie de dire « père » et « mère », le japonais possédant dans de nombreux cas plusieurs degrés de politesse pour s’adresser à quelqu’un). Dit comme cela, cela peut paraître sévère mais mon père n’était pas une personne difficile. Sur plan sociable par exemple, même en période de difficulté financière, lorsque nous sortions manger dehors, je ne l’ai jamais entendu dire à quelqu’un qu’il ne pouvait pas payer. Il ne disait jamais des choses comme, « Les hommes n’ont rien à faire dans la cuisine » et il était du genre à ne pas être satisfait s’il ne cuisinait pas lui-même son steak et son sukiyaki (une sorte de ragoût). (NdT: Même de nos jours, au Japon, soit près de 60 ans après les évènements racontés, un chef de famille qui cuisine est une chose somme toute assez rare).

Ma mère était également bonne cuisinière et il n’y avait rien qu’elle adorait ou détestait, peu importe, elle mangeait bien.

IMAG0458

Shioda Gozo en compagnie de sa jeune épouse, Nobuko (1941)

Il arrivait à mon père de parler du matin au soir. Lorsque c’était le cas et que nous dînions d’un sukiyaki, les enfants profitaient de l’élan de passion de mon père pour manger tout les morceaux de viande. Lorsque nous étions enfant, il parlait beaucoup du patriotisme, des élèves et des évènements du dojo. « Consacrons-nous pleinement à une chose à la fois« , enseignait-il. Au moment de l’étude, consacrons-nous entièrement à l’étude, au moment de se divertir, consacrons-nous entièrement au divertissement. Le changement (Tenkan, 転換), le fait de prendre un autre aiguillage, est important. Le changement et la concentration.

Comme mon père disait: « Aiki soku seikatsu » (合気即生活, l’aiki c’est la vie), sa façon de vivre était celle du combat et de l’aiki.

IMAG0450

A l’époque où mon plus jeune frère, Yasuhisa avait deux ans (NdT: Shioda Gozo eut trois fils: Tetsutaro, Takahisa et Yasuhisa) et faisait ses premiers pas, il arrivait à mon père de dire en le regardant, d’après son attitude et son expression en marchant, « Celui-là, il deviendra quelqu’un !« . 15 ans après, Yasuhisa remporta un concours à Tokyo en jouant dans une pièce de théâtre, fut consacré meilleur lanceur dans une compétition de district en base-ball et devint le premier en Histoire-Math-Anglais au sein d’un grand juku (Établissement privé scolaire d’aide à l’étude) en se consacrant aux études. Il portait l’étoffe pour exceller et j’étais admiratif. Depuis sa plus tendre enfance, mon père avait décelé cela.

Aikido Nyumon 4-10-1970

Mon père, si celui avec qui il avait rendez-vous était un peu en retard, devenait irritable, comme pour dire, « Pour quelle raison ?« . Lui-même arrivait systématiquement à ses rendez-vous avec 15, 20 minutes d’avance. En arrivant tôt, il mettait de l’ordre dans son esprit.  S’il devait rendre visite à quelqu’un à son domicile ou sur son lieu de travail, après être arrivé, il parcourait du regard les alentours et « lisait » le caractère de la personne.

Si on regarde l’environnement du travail, la décoration des murs, la bibliothèque, on devine les intérêts et les domaines qui sont connectés au maître des lieux. Si on vient en avance, même si l’autre arrive à l’heure fixée, on a un avantage psychologique. Et encore plus, si ce dernier est en retard. Agir ainsi est important comme lors de pourparlers au cours d’une bataille. Mon père racontait souvent que c’était important de recevoir avec une attitude naturelle (shizentai, 自然体), sans permettre à l’autre de prendre l’avantage. Il y a plusieurs choses à dire à ce propos, sur la façon de « recevoir », « rencontrer » l’autre.

IMG_2336

En discutant avec Mr Minami Kiichi, un magnat des milieux financiers (et ancien administrateur du Yoshinkai), j’appris de ce dernier:

« Il existe le fait de faire suffisamment boire une personne afin de l’enivrer dans le but de découvrir ses véritables intentions. Si on fait cela, le fond de la pensée d’un individu ressort. Soi-même, on ne doit absolument pas être emporté par l’alcool. Si on se divertit ainsi avec quelqu’un, on peut observer la profondeur et l’étendu du caractère. Par conséquent, je ne me fais jamais complètement enivrer par quelqu’un ».

IMG_2331

Mr Minami, qui contribua considérablement aux débuts du Yoshinkan en tant qu’administrateur du Yoshinkai, au côté de Shioda Gozo

Mon père partageait cet opinion. Lui même appréciait les banquets et festins. Il ne buvait pas tellement d’alcool et appréciait l’atmosphère.

« Quand on reçoit (entre en contact) autrui, cela doit être avec liberté et douceur » enseignait-il. « Quand on discute avec quelqu’un, il est nécessaire de faire preuve d’indulgence et de calme en l’écoutant. Lorsqu’on pense que c’est le moment, on parle rapidement en étant attentif de manière à ne pas donner une impression désagréable à l’autre. C’est important de ressentir et de capter l’état d’esprit de celui qui nous fait face. A partir du mouvement des yeux, de l’expression du visage, de la manière de croiser les bras ou les jambes, on peut comprendre de manière active les mouvements de l’esprit de l’autre. Il ne s’agit pas de se « répandre » émotivement ou au contraire d’être insensible. Si notre esprit ne devient comme un miroir, on ne peut découvrir celui de l’autre ».

IMG_2333

 Shioda Gozo bien que ne buvant pas tellement d’alcool, aimait les repas festifs. Il nous est resté beaucoup de clichés de tels événements.

Nous parlions également souvent à propos du nom Yoshinkan. Le fait de dire que dans l’expression « seishin o yashinau » (精う, cultiver l’esprit), on retrouve les kanji Yo-Shin (), signifie que même au moment où on fait face à un quelconque danger, un esprit à l’état naturel, un coeur « normal » est nécessaire. Dans le zen, c’est ce qu’on appelle Mushin (無心). Mushin ne fait pas référence à un vide où il n’y a pas d’esprit, ni à ce qu’on nomme Bushô (無精) où on supprime l’esprit. C’est l’état où il n’y a pas de désir, évoqué dans le bouddhisme. Face à un jeune enfant de 1 ou 2 ans, qui mû par la curiosité, tente de taper, déplacer, toucher diverses choses, même si on dit cultiver son esprit, on est incapable de rester tranquille, sans broncher. L’esprit du petit enfant, c’est ce qu’on nomme Sekishin, sincère, sans fard.

IMG_2334

Shioda Gozo et son épouse en compagnie de leurs petit-enfants

(à suivre)

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
Read more

4 Comments

Fabien

J’ai l’impression de lire presque au mot près ce que m’enseignait mon grand père.

Voici un témoignage vraiment enrichissant.
On constate que l’esprit de cet éminent personnage, que l’on a l’impression au premier abord d’être ancré dans une tradition stricte, est très souple et plein d’empathie.
La compréhension et l’acceptation de ce qu’est l’autre sont des choses primordiale pour lui. Et c’est le premier pas vers l’amour (un bien grand mot).

Son esprit, sans se départir de la stratégie et de la perception du guerrier, est déjà de l’aikido. Bien avant sa technique.

Je déplore de voir parfois des pratiquants se figer dans les éducatifs de base, se voulant durs et à l’esprit plus militaire que véritablement budoka.

Ce texte, j’en suis convaincu, aidera chacun à ouvrir un peu plus son coeur et assouplir son esprit en comprenant que cela n’est pas contradictoire à sa martialité personnelle.

Reply
Eric Grousilliat

Oui, c’est principalement l’absence de frontière entre l’aikido au dojo et la vie quotidienne extérieure qui transparait dans cet entretien, qui m’a donné envie de le partager.

Merci pour la lecture et pour le commentaire

Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *