En novembre 2002, paraissait dans le magazine Hiden un entretien avec Shioda Tetsutaro, fils aîné de Shioda Gozo et à l’époque soke du Yoshinkan.Tetsutaro, né en 1947 à Tokorozawa dans la préfecture Saitama, évoque dans cet entretien son père au quotidien, un quotidien bien entendu intimement lié à l’Aikido. C’est ce qu’on nomme Gyôjûzaga.

Voici la deuxième partie de cet entretien.

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La personne qui a donné son nom au Yoshinkan, c’est Kato Totsudô, mon arrière-grand-père (NdT: En réalité, Shioda Seiichi, père de Shioda Gozo, épousa en seconde noce la fillle de Kato, qui joua le rôle de mère adoptif pour Gozo. A l’origine, Yoshinkan était le nom du dojo que Seiichi, pédiatre réputé avait fait construire dans la demeure familiale), qui réalisa de nombreux ouvrages philosophiques et contribua à fonder l’université Toyo.

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Le Yoshinkan dojo originel construit par Seiichi, le père de Gozo. Le judo et le kendo y était enseigné. Kato Totsudo est au deuxième rang, troisième à partir de la droite, Shioda Seiichi est l’homme de petite taille situé juste à côté. Le jeune garçon en plein milieu, au premier rang, vêtu d’une tenue de kendo est Shioda Gozo.

Tout en grandissant, les discussions de salon s’élargirent sur divers sujets, le patriotisme, le peuple, l’esprit, le monde financier, etc. Mon grand-père, Seiichi, avait été camarade de classe avec Tôgô Heihachirô des forces navales et Hata Junroku, ancien ministre de l’armée, et ces derniers entretenaient des rapports profonds avec mon père.

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Shioda Seiichi

On entendait souvent aussi des discussions à propos de Mr Ueshiba. Alors que ce dernier voulait apprendre le naginata suite à une demande, mon père alla lui acheter un ouvrage d’illustrations sur Ushiwakamaru (NdT: Ushiwakamaru est le nom d’enfance du célèbre guerrier, Minamoto no Yoshitsune). Mr Ueshiba parcourut le livre et il semble qu’il offrit la démonstration d’un excellent naginata juste après.

Ou encore, Mr Ueshiba se faisait saisir par cinq personnes à la manière des sumotori et ils étaient incapable de le soulever. Il semble qu’il était quelqu’un capable de faits extraordinaires.

Selon les dires de mon père, Mr Ueshiba était un croyant Omotokyo mais il semble que cela ait été la raison de sa force immense. Passionné, il s’était fait connaitre auprès de Deguchi Onisaburo qui lui avait dit: « Je vous offre la force d’un million d’hommes !« , et à ce moment, il aurait été prit dans une colonne de feu. Il semble qu’il soit devenu capable de techniques surhumaines étonnantes après cette expérience mystique.

Ueshiba Morihei et Shioda Gozo

Nous discutions également de Takeda Sokaku. Il paraissait qu’il avait reçu beaucoup d’argent de Ueshiba sensei, suffisamment pour pouvoir acheter une maison, pour lui enseigner des techniques. La famille de Ueshiba sensei ayant fait fortune en possédant des forêts, au début, mon père pensait que « Sokaku pouvait être quelqu’un  cherchant à s’emparer de l’argent avec opiniâtreté » mais par la suite, il avoua avoir changer d’avis: « Même si on dépense toute sa fortune, c’est une épreuve pour consacrer sa vie à l’Aikido« . Il y a d’ailleurs des preuves qu’il (Sokaku) pouvait également enseigner à des gens sans argent et même si on l’invitait en préparant beaucoup d’argent, il ne donnait absolument pas suite.

Il me reste une photo prise lorsque j’avais 10 ans, où je pose en compagnie des membres du dojo en portant une ceinture blanche, mais à ce moment-là, je n’avais pas encore débuté l’Aikido. On m’avait prêté le dogi pour l’occasion. J’avais la sensation que mon père était un grand budoka.

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Le Yoshinkan dojo lorsqu’il se trouvait à Tsukudo Hachiman, dans l’arrondissement de Shinjuku. Au premier rang, à gauche de Shioda Gozo, Tetsutaro. Deuxième sur la droite, après Shioda sensei, Takahisa. Dernier rang, debout, troisième à partir de la droite, Inoue Kyoichi

Je pensais qu’il voulait que je fasse de l’aikido. Mais mon père avait toujours conscience d’autrui et ne m’a absolument jamais forcé. J’ai fait de l’aikido de ma première année du lycée jusqu’à ma deuxième. Mon père m’avait dit: « Que penserais-tu d’en faire? » et j’ai moi-même songé qu’il fallait que j’essaye au moins une fois sérieusement. J’ai pratiqué en tant que Kenkyusei (étudiant) en résidant au dojo. A l’époque, le dojo se trouvait à Tsukudo Hachiman, Inoue san (NdT: Inoue Kyoichi, kancho du Yoshinkan à l’époque de ce texte) et d’autres étaient alors étudiants et s’exerçaient beaucoup, 5h de keiko par jour. Ils faisaient beaucoup de shikko (marche à genoux) et enchaînaient de rudes keiko où on travaillaient les Kansetsu waza (techniques articulaires): Nikajo, Yonkajo.

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L’entrée du Yoshinkan dojo à l’époque de Tsukudo Hachiman

Au dojo, je n’avais pas beaucoup de contact avec mon père mais je ressentais son côté extraordinaire. Il ne parlait pas beaucoup du « Ki » (気), il utilisait plutôt le terme « I » (意), la volonté. Cela pour dire qu’il est capital de chercher à atteindre l’état d’âme où on devient uni avec la nature du ciel et de la terre. On utilise « I » pour rendre compte de l’importance du Chushinsen (la ligne centrale), de la même façon que l’on utilise « Ki » pour évoquer Kokyu Ryoku.

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En ce qui concerne les tanren de mon père, il se levait à 5h du matin, faisait le ménage de manière soignée puis sortait se promener à vélo accompagné de 8 à 10 chiens qu’il possédait jusqu’au parc Shakujii. Je n’en ai jamais été témoin mais dans sa jeunesse, il s’exerçait avec des haltères et « balançait » 1000 fois, 2000 fois un bokuto.

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Depuis l’adolescence, Shioda sensei était fou des chiens et effectuait même son Budo no Tanren (武道の鍛錬) avec eux

Il existe également une anecdote qui racontait que mon père avait fait un match nul au bras de fer face à Kimura Masahiko, le judoka (NdT: Cette anecdote est reporté également dans cet article). Moi aussi, j’ai affronté (mon père) au bras de fer lorsque j’étais lycéen, mais bien que je poussais, j’étais incapable de le faire bouger.

Suzuki Midori (Né Sawada, seconde fille de Seiko, la soeur de Gozo), qui a le même âge que moi, débuta également l’aikido à partir de la première année du lycée. Mais pour son regard féminin, mon père était juste quelqu’un se tenant bien droit, agissant avec précision et ne montrant aucun déséquilibre. Au moment de rentrer, mon père la raccompagnait en voiture et ne disait rien. Il est possible que cela soit aussi Tenkan, le changement.

Par la suite, j’ai poursuivi des études dans la faculté de droit de l’université Chuo. Ma vie est devenu sans lien avec l’aikido. Mes études terminées, j’ai passé 4 ans comme secrétaire de Kosaka Tokusaburo, membre de la chambre des représentants, dans le but de faire de la politique. Cependant, ma soif de pouvoir était faible et j’ai renoncé à m’orienter vers la politique. J’ai travaillé 3 ans dans une société d’édition (Kokumin Shuppan Kyôkai), une organisation affiliée au bureau d’enquête gouvernemental.

En 1976, je devais réaliser un ancien rêve, étudier aux USA. Je suis donc parti pour l’université Lander en Caroline du sud afin d’étudier la gestion des entreprises. Les économies que j’avais accumulé durant la période où j’étais secrétaire payèrent les frais d’étude à l’étranger.

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Rentré au pays en 1978, j’ai réfléchi à la route que je devais suivre et j’ai alors cherché à être professeur d’anglais. Ayant fait des études de droit dans une université japonaise, il ne me manquait qu’un diplôme. Grâce à ma double éducation, université japonaise et université occidentale, j’ai obtenu 120 unités en l’espace d’une année. C’était une existence où de 6h du matin jusqu’à minuit, chaque jour, j’étais immergé dans les études. Je vivais les enseignements de mon père: Shûchû, la concentration et Tenkan, le changement.

J’ai débuté comme enseignant en 1981 dans un lycée de la préfecture Saitama. Je pense que c’était ma vocation. Mon père qui avait une existence où il réalisait ce qu’il aimait, ne trouva rien à redire car je suivais la voie que j’aimais, moi-aussi. Sa réaction fut: « Fais ce que tu aimes« . Mon frère Takahisa est, lui, devenu salaryman dans une entreprise et mon plus jeune frère, Yasuhisa, a poursuivi dans l’aikido.

Le fait de faire ce que j’aime me procure la même émotion que lorsque, enfant, je chassais les libellules. Je ressemblais à mon père. Il me racontait qu’enfant, il libérait les insectes et les grenouilles qu’il avait attrapé, dans le salon des invités de la maison. Je faisais la même chose. Petits, lui et moi, étions espiègles.

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Mes parents formaient un couple idéal. Mon père était irascible et aimait bavarder, ma mère était une personne calme et en prenait tout à son aise. Il avait une bonne relation et les enfants étaient chéris.

Mon père mourut d’un emphysème pulmonaire, un mois et demi après avoir dû s’aliter. Jusqu’à la fin, il ne montra pas sa faiblesse. Mes frères et moi étions dévoués à nos parents, et tous trois avec nos épouses avons prit soin de lui en alternance. Comme c’était les poumons, il avait l’air de souffrir considérablement. Mais dès qu’il recevait une visite, il se redressait et ne laissait rien paraître.

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Calligraphie de Shioda sensei

« Au quotidien, Faire les choses, Ceci est le meilleur des dojo« 

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*A noter que la situation du Yoshinkan a apparemment beaucoup évolué au cours des 13 années qui se sont écoulés depuis la parution de cet entretien. En effet, à Tetsutaro, succéda quelques années plus tard, son plus jeune frère Yasuhisa, en tant que soke du Yoshinkan. Mais il semble que des disputes internes dans la hierarchie du Yoshinkan, amenèrent bon nombre de bouleversements, dont le départ en 2006 de Inoue Kyoichi sensei, kancho (directeur) du Yoshinkan et élève de la première heure (1955) de Shioda Gozo, suivi peu après en 2008 du départ de Chida Tsutomu sensei, dojocho (directeur du dojo) du Honbu dojo. Finalement, c’est Shioda Yasuhisa lui-même, qui en 2012, quitta le Yoshinkan, avant de fonder son propre groupe nommé Shioda Aikido (SIAF).

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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