S’il est bien une situation de combat que je juge extrême, voir quasiment désespérée, c’est de devoir faire face à un sabreur alors qu’on se trouve soi-même désarmé.

Bien sûr, il s’agit d’un contexte classique de l’aikido mais j’ai été rarement convaincu par ce type de démonstration, car bien souvent l’attaque (et ce n’est hélas pas le seul exemple en aikido) n’est pas à la hauteur de ce qu’on peut attendre d’une telle situation. S’ajoute à cela, qu’on ne trouve quasiment aucune diversité d’attaque, tel que le propose par exemple les écoles de kenjutsu. C’est pratiquement toujours face à un shomen uchi des plus classiques, que l’on voit s’exécuter les techniques du Tachi dori (太刀取り).

Dans l’école Shinkage ryu, qui quelques 400 ans avant l’aikido prônait déjà un esprit comparable de paix, de non-combat, s’emparer du sabre adverse transparaît dès les premières étapes d’apprentissage. D’abord en filligramme; la simple coupe devient déséquilibre de l’adversaire, permettant au choix de l’achever ou de s’emparer de son arme, puis rapidement  on aborde des situations, où le sabre à la main, on profite d’une situation avantageuse pour neutraliser l’arme de l’adversaire d’une main et réduire ce dernier à notre merci. Ensuite arrive l’étude du sabre court, face à un sabre long, réduire la distance est bien souvent la seule voie de salut, de là, passé la zone de danger, prendre le sabre des mains de l’adversaire devient beaucoup plus opportun.

Finalement, aux niveaux supérieures, l’adepte apprend à faire face désarmé à un assaillant armé d’un sabre. 

Dans le numéro de décembre 1996 du magazine japonais Hidden, Watanabe Tadashige (渡辺 忠成) apporte quelques précisions sur cet aspect particulier de la pratique martiale.

SHINKAGE RYU DATTO HO

En général, la méthode de prise du sabre (datto ho, 奪刀法) du Shinkage ryu est connu sous les termes de Muto dori (無刀取り, prendre sans sabre) et Shinken shiraha dori (真剣白刃捕り, saisir la lame nue du véritable sabre).

Bien que ces noms soient généralement connu, il n’en est pas de même de la forme précise.

(NdT: Dans son ouvrage « Shinkage ryu dogyo rokujuunen kaikoroku », Watanabe sensei raconte une anecdote qui concerne un feuilleton télévisée (taiga drama) de la chaîne NHK en 2003.

 Dans un épisode de « Musashi », l’acteur Fujita Makoto qui interprète le rôle de Yagyu Sekishusai Munetoshi, deuxième soke de l’école Shinkage ryu et père du célèbre Yagyu Munenori, démontre la technique Muto dori, mais pour l’oeil expert de Watanabe sensei, il s’agissait clairement de techniques d’aikido. Il décida donc de protester par écrit auprès du président de la NHK et très rapidement, Japon oblige, il reçut les excuses téléphoniques du directeur en charge du programme. Renseignements pris par ce dernier, le coordinateur des combats affirma s’être formé auprès de Otsubo Shiho sensei, maître de Shinkage ryu, fondateur de la lignée Otsubo de l’école et que j’évoquais déjà dans cet article

Otsubo Shiho

Watanabe sensei comprit alors que le coordinateur des combats avait menti car malgré son haut niveau (Mokuroku), Otsubo sensei ne pouvait connaitre cette partie du Shinkage ryu, réservée à l’époque aux élèves ayant atteint les niveaux ultimes de l’école. Pour bien comprendre ce que cela représente, il faut savoir qu’il y a dix paliers de progression en Shinkage ryu, le 10ème étant le Kaiden. Le Mokuroku correspond au septième niveau, la première étape du haut rang, dirons-nous. Le propre père de Watanabe sensei ne fut initié au Datto ho qu’en atteignant le neuvième niveau, appelé Naiden.)

Watanabe soshu

Les techniques de prise de sabre (Datto ho) inventées par Yagyu Sekishusai sont bien connues sous le nom de Muto dori, mais dans le Shinkage ryu, en tant que secret d’école, hérité de générations en générations, limité à un petit groupe d’initiés, cela ne fut jamais rendu public. Tandis qu’au cinéma et à la télévision, en nommant le fait de s’emparer de la lame nue à deux mains « Shinken shiraha dori« , on contribua à davantage de malentendu concernant la représentation qu’on s’en faisait, une image contraire au sens commun.

La technique pour s’emparer du sabre adverse en pleine attaque fut introduit à l’époque de Kamiizumi ryuso (NdT: Kamiizumi Isenokami Nobutsuna, fondateur du Shinkage ryu). Elle se décline sous de nombreuses formes au sein des techniques de sabre du Shinkage ryu. Au sens large, on parle de Datto ho, de manière plus étroite (spécifique), on nomme cela Muto dori.

Idée et perfectionnement de la méthode de prise de sabre

 A l’origine de l’idée de Muto dori, on trouve le fondateur de l’école (Ryuso), Kamiizumi Isenokami Nobutsuna. Plusieurs anecdotes nous sont parvenues via la famille Yagyu.

En 1563, Kamiizumi qui avait fait une halte au temple Myokoji (妙興寺, dans l’actuelle préfecture Aichi) au cours d’une tournée à travers le pays, alors qu’il dessinait sur le sable, assis dans le jardin, se fit attaquer par une personne dérangée. Il le plaqua au sol en tirant des deux mains le dos du sabre. Il confia plus tard avoir perfectionné la technique utilisé ce jour-là, lors de sa rencontre avec Yagyu Sekishusai (source: Ryugi Yurai sho de Yagyu Toshinobu)

NdT: Concernant la rencontre entre Kamiizumi et Yagyu se reporter à l’article Shinkage ryu, les origines (un peu d’histoire).

Une autre fois, alors qu’il cherchait à atteindre  la route d’Ise depuis Kiyosu, il remarqua de l’agitation dans un village à proximité du Myokoji. S’enquérant de l’origine de ce vacarme, il apprit qu’un fou avait kidnappé un enfant et le retenait dans une grange du temple. Kamiizumi se rasa la tête, se déguisa en moine et pénétra dans le bâtiment en portant deux boules de riz Onigiri. Il en donna une à l’enfant, et tendit l’autre au fou. Lorsque ce dernier s’en empara, Kamiizumi l’attrapa et le cloua au sol (source: Shoden shinkage ryu de Yagyu Toshinaga)

Qu’on considère l’une ou l’autre de ces histoires, il est clair que Kamiizumi confia à Yagyu Sekishusai l’achèvement du Datto ho (Muto dori). De plus, la deuxième anecdote fut rendu célèbre en étant reprise dans les oeuvres de nombreux auteurs, comme dans les films de Kurozawa. (NdT: On aura en tête la scène quasi-identique des Sept samurai)

En 1565, Yagyu Sekishusai se vit confier par Kamiizumi la finalisation, l’accomplissement du Muto dori, et en avril de l’année suivante, de nouveau, le fondateur du Shinkage ryu lui rendit visite. Là, Yagyu Sekishusai lui montra les trois formes de Muto dori qu’il avait accompli avec l’esprit d’invention. Il reçut le Inka Soden (sceau de la transmission héréditaire) et devint le deuxième héritier du Shinkage ryu.

En évoquant le Muto dori, il ne faut pas oublier Fukuno Shichiroemon (élève de Sekishusai, il fut l’un des précurseurs du Jujutsu et le fondateur du Ryoi Shinto ryu) même si on peut dire que c’est un adepte du sabre , plutôt que quelqu’un ayant connaissance des Taisabaki du Ryoi shinto ryu yawarajutsu koshimawari (良移心当流和術腰廻), qui parvint à les finaliser.

Les trois formes du Muto dori de la transmission ancienne du Shinkage ryu

Plus tard, Yagyu Renya Toshikane créa les trois formes Za Datto ho, augmentant ainsi le contenu du Muto dori.

L’état d’esprit de Yagyu Sekishusai lorsqu’il inventa Mutodori subsiste dans l’ouvrage Sekishusai Heiho Hyakushu (石舟斎兵法百首). Se reporter à l’article Les cent poèmes Heiho

  • L’adepte accompli dans Muto, n’a plus besoin de sabre (無刀にて きわまるならば 兵法者 こしのかたなは むよう成りけり)
  • Par la pratique de Muto, je connais la forme de la stratégie (無刀にて けいこたんれん 取えては わが兵法の くらゐをぞじる)
  • Même en Muto, je me demande si je peux être couper par l’autre (無刀さえ きりかねたらん 其人のかたなにあびて いかがしてまし)

 

L’enseignement Ichi-en. Il est important d’arrondir légèrement le corps quand on se prépare pour Muto

 Il reste également dans l’ouvrage Motsuji Mijishudan Kudensho de Yagyu Sekishusai, l’enseignement Ichi-en (一円, un cercle), qui concerne la posture à adopter face à l’adversaire en Muto. Il est indiqué l’importance d’arrondir quelque peu le corps lorsqu’on se prépare pour Muto. Cet enseignement est également abordé dans la pratique du sabre court.

Dans la pratique du sabre court (Kodachi), rompre la distance est primordial

Pour finir voici une présentation de trois techniques issues du cursus Datto ho du Shinkage ryu.

MUSHUSEI (forme de la main vide)

Je me tiens en position Muto, aite avance en position Raito (sabre levé au-dessus de la tête) et vient frapper la tête (photo 1). Je rentre profondément de manière à placer mon épaule sous le coude de l’adversaire. En levant le bras tendu et en attrapant son col ou ses cheveux (photo 2), on effectue un grand pas du pied droit sur son arrière (photos 3-6). On fait tomber l’adversaire en abaissant le corps (photos 7-8)

SHUTOSEI (forme de la main-sabre)

Je me tiens en Muto et l’adversaire avance en chudan, puis attaque ma tête (photo 1). J’avance profondément du pied droit et en même temps je saisis le bras droit de l’adversaire avec la main droite – Shuto (photo 2). Je contrôle le poing gauche (pommeau du sabre) de l’adversaire  avec la paume gauche en rapprochant le pied gauche du droit (photos 3-6). On s’empare du sabre en faisant pivoter aite.

MUTOSEI (forme du sabre vide)

Je me tiens en Muto. L’adversaire avance en position Gedan. A distance de sabre, il frappe ma tête en avançant le pied droit (photos 1-2). J’avance profondément du pied gauche et j’intercepte le poing gauche de l’adversaire avec ma paume gauche (photos 3-4). En même temps, en vrillant le corps, on tire la base de la tsuba et on tord le pommeau avec la main gauche (photos 5-7). On déséquilibre l’adversaire sur son flanc gauche (photos 8-9)et on s’empare de son sabre en pivotant et en posant un genou au sol (photos 10-11).

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l’aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l’enseignement jusqu’au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S’installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l’aikido au Tendokan...
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