Shumeikan, le dojo de feu Tamura sensei donne également son nom à une revue éditée par l’ENA, l’école nationale d’aikido. Dans son numéro 18, Shumeikan remet sur le devant de la scène un entretien de Tamura sensei avec un journaliste de Libération, en 1983.

Je vous le propose aujourd’hui.

Il raconta le Japon d’hier et d’aujourd’hui, sa première vision de la France. Il parla du fromage et des vins de pays, de l’homme et de son désir d’unité. Il ne se déroba pas aux problèmes de fédération, ne cacha pas ses inquiétudes, parla avec amitié de ses élèves.

Il se dégage toujours une étonnante vibration du visage d’un grand champion. Le sien exhale une sorte de plénitude impressionnante. Un monde sépare toujours un sportif du rang d’un numéro mondial, mais entre maître Tamura et ses élèves, néophytes ou gradés, il y a la place pour une galaxie.

De ce stage d’aikido de Villefranche-de-Rouergue, je garderai longtemps l’image de la souveraine beauté de Tamura sensei, se détachant du mouvement des hakama des stagiaires. De l’élégante gestuelle rigoureuse et précise, de ce corps de jeune homme qui contient un demi-siècle de travail, et de quelques bouts de phrases: « Pas regarder  l’adversaire…vous renvoie votre ego…tout oublier, le mouvement suivra naturellement…beaucoup travailler, très difficile, le facile viendra tout seul… »

Enfin de son regard noir et brillant où se dissimulent tant de sentiments secrets.

Je n’expliquerai pas plus longuement les fondements et l’originalité de l’aikido car comme le dit Tamura sensei: « Vous pouvez toujours expliquer à quelqu’un ce qu’est le café, lui décrire la couleur, le goût, les origines, cela ne lui servira à rien tant qu’il n’y goûtera pas lui même ». Mais sans ouvrir la boîte toutefois.

 

Libération – Maître Tamura, n’êtes-vous pas un peu las, parfois, d’enseigner l’aikido à des élèves qui se trouvent si loin, physiquement, culturellement, intellectuellement, de son pays d’origine, le Japon?

Tamura sensei: Plus l’homme a soif, et plus il apprécie l’eau que vous lui offrez. Si je ne croyais pas à l’enseignement de l’aikido hors du Japon, je ne croirai pas à l’aikido. Bien sûr, les occidentaux n’ont pas du tout la même démarche que les japonais. Ils ont toujours besoin d’être convaincus. Mais si je regarde le travail accompli depuis vingt ans, je suis content et j’éprouve même un peu de fierté.

Quand je suis arrivé en Europe, il y avait quelques sept cent aikidokas qui faisaient presque n’importe quoi sur le tatami. Aujourd’hui, ils sont plusieurs dizaines de milliers, et je n’ai pas honte de les présenter aux maîtres japonais qui viennent voir.

Libération – Tout de même, les occidentaux n’ont jamais raté une occasion de dénaturer ce qui leur venait de l’extérieur. N’y-a-t-il pas un risque de pervertir l’aikido en le développant massivement sur une terre étrangère? Comme pour le Judo par exemple?

Tamura sensei – Il ne faut pas craindre la popularisation de l’aikido, au contraire, mais il faut veiller à l’intégrité de son enseignement. Structurellement, cela fonctionne un peu comme l’Eglise, avec les monastères en haut, les églises et les chapelles en bas. Il faut veiller à préserver une harmonie et ne pas laisser place aux usurpateurs.

Libération – Pensez-vous que cet équilibre se réalise actuellement?

Tamura sensei – Non. L’élite ne suit pas le mouvement de la base. Trop peu de professeurs sont formés, et pas formés assez haut. Mais il faut espérer.

 

 

Libération – Des mauvaises langues prétendent que l’aikido est partiellement le sport des « non-sportifs », qu’il rassemble beaucoup de pratiquants qui, pour une raison ou une autre, ont été rebutés dans leur vie par un sport plus commun. Vous, comment voyez-vous vos élèves?

Tamura sensei – Quand ils viennent à l’aikido,  les élèves sont très divers. Beaucoup viennent pour apprendre à se défendre. D’autres viennent pour entretenir leur santé. D’autres, qui prolongent l’aikido par un changement de nourriture, la pratique du yoga, la recherche du zen, sont en quête d’une spiritualité extrême-orientale. C’est vrai, beaucoup n’ont jamais fait de sport avant de commencer l’aikido, cela se voit à leur allure. (Maître Tamura n’employera jamais le terme de sport pour désigner l’aikido, mais à sa façon de mimer les démarches des joueurs de baseball, de tennis ou celles des « joggers », on devine que ce monde ne lui est pas étranger). Ils ont deviné que la qualité physique n’est pas essentielle pour progresser.

Libération – Beaucoup viennent aussi à l’aikido parce qu’il règne pas la même compétitivité aiguë que sur les tatamis de Judo et, dans une mesure moindre, de karate. L’absence de compétition est à la fois un atout et un obstacle à son développement rapide, notamment chez les enfants. Est-ce une garantie de son intégrité?

Tamura sensei – L’aikido nous apprend que plus  le combattant veut être fort et solide et plus il doit être calme et gentil. Il nous apprend qu’il ne faut jamais obéir à son ego, mais faire preuve de générosité, dissuader avant de tuer, que la défaite de notre adversaire est aussi notre propre défaite.

Pour cela, il privilégie la compétition intérieure. Cependant, il ne faut pas se bloquer sur les principes. Mais comme tous les arts martiaux, l’aikido peut tuer. Donc, on ne pourrait qu’envisager des combats simulés, comme pour le passage de grades, et, dans ce cas, se poserait la question du jugement.  Si les juges privilégient plus la technique, ou plus l’attitude, ou plus l’esprit, ils ne manqueraient pas de dénaturer l’aikido. Seuls les maîtres pourraient honnêtement juger.

Cependant, la question de l’agressivité n’a rien à voir avec la compétition. J’ai remarqué qu’après quelques années de pratique, les aikidoka dégageaient plus d’agressivité que les karateka. Mais ils l’utilisent différemment. L’aikido est l’art du mouvement et, par nature, l’aikidoka ne parle guère.

Libération – Visiblement la plupart des participants de ce stage de Villefranche-de-Rouergue ne sont pas très affûtés, manquent de souplesse ou de musculation, de tonicité. Quelques séances de travail physique classique ne leur feraient pas de mal. Pourquoi sont-elles absentes de votre enseignement?

Tamura sensei – L’homme est multiple et il doit s’adapter à la pratique de l’aikido selon son gabarit, son tempérament, sa  personnalité. Il ne peut y avoir une progression technique sans une progression morale. La pratique de l’aikido contient tous les exercices physiques, musculaires, respiratoires nécessaires à la progression de l’aikido. L’important est d’apprendre.

Libération – Retournez-vous souvent au Japon pour vous ressourcer et continuer à apprendre?

Tamura sensei – Non. Je retourne quelques fois au Japon pour des colloques, pour voir la famille et les amis. Pas pour apprendre. Par contre, j’ai encore beaucoup appris dans ce stage.

 

 

 

 

 

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l’aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l’enseignement jusqu’au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S’installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l’aikido au Tendokan...
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