Pour moi à n’en point douter l’aikido est une étude martiale, une voie certes, un outil pour travailler sur soi plus encore, mais avec l’esprit de Bu constamment en filligramme.

Par là, comprenons-nous bien, je ne me lance pas dans les débats stériles de l’utilité de l’aikido dans un combat de rue ou dans son usage dans une cage de MMA. Ce que je veux évoquer ici est le fait que la pratique ne trouve sa richesse et son sens uniquement si on garde en tête le danger, la contrainte, les risques que peut représenter le partenaire.
A mon sens, la grande variété des façons de concevoir certaines techniques est possible si on accepte de se confronter à des attaques réalistes, sincères, engagées mais aussi, bien entendu, contrôlées car blesser autrui est toujours une erreur.

C’est un fait connu que les attaques de l’aikidoka lambda sont le plus souvent caricaturales, quand ce n’est pas carrément risibles. Prenons deux exemples, classiques parmi les classiques, des attaques face auxquelles un pratiquant va travailler ses techniques.

Katate dori

Katate dori, le contrôle du poignet d’une main, d’apparence simple, base de nombreux apprentissages, est très souvent réduit à une symbolique tentative d’empêcher de dégainer le sabre. Et bien d’une part, tenir un poignet même avec une force digne d’Heraklès, n’a jamais empêcher un sabreur de faire usage de son arme, d’autre part, son exécution révèle souvent une quasi-incompréhension de sa réalité.

En aikido, comme dans sans doute bon nombre de pratiques martiales, la frontière séparant attaque et défense est mince et ténu. Se faire saisir, gérer la situation afin d’appliquer une technique ou bien prendre l’avantage dès le début de la rencontre en attrapant le poignet du partenaire et appliquer tout de suite la même technique, quelle différence. C’est pourquoi, bien qu’utile dans les premiers de l’apprentissage, les termes tels uke, tori, shite, nage, etc, doivent rapidement s’effacer devant celui ô combien plus approprié de aite, celui qui nous fait face, partenaire-adversaire, deux facettes de la même pièce.

Il ne s’agit pas que d’une considération lexicale, aite symbolise parfaitement l’esprit de l’étude martiale, rien n’est fixé à l’avance, tout peut arriver, et par conséquent l’esprit et le corps doivent être disponibles, capable de s’adapter spontanément à tout changement, à toute opportunité.

Reprenons notre exemple de katate dori, sa réalisation  nécessite finesse, engagement, afin non pas de broyer une articulation, mais d’obtenir un contrôle efficace du partenaire. C’est pourquoi je met dans la même catégorie celui qui pense à mettre 100% de son intention sur le poignet et celui qui tient le bras tendu, de profil, l’autre bras en arrière.
Si on attaque sincèrement et consciencieusement, naturellement la saisie devient légère, imperceptible, le corps entier est concerné, la main libre prête à agir…en cela, aucune différence entre le aite qui attaque et celui qui réalise une technique.

Shomen uchi

Considérons maintenant l’illustre shomen uchi. Personnellement au honbu dojo par exemple je suis très souvent confronté à un partenaire qui « mime » une vague frappe, se contentant bien souvent de tendre le bras au-dessus de ma tête, sans aucune intention de l’abaisser. Il est alors facile au-delà du raisonnable de mettre en oeuvre des techniques telle ikkyo omote, pour lesquelles le timing est primordial. Shomen uchi n’ai, à mon sens, absolument pas la réplique à mains nues d’une frappe de sabre à la tête, malgré la ressemblance et les nombreux points techniques communs, non, shomen uchi vise à perturber l’adversaire, à l’aveugler, à provoquer une réaction de sa part, etc, tout cela dans le but de faciliter la mise en place d’une technique.

D’ailleurs on retrouve encore dans les écoles Yoshinkan de Shioda sensei et Iwama ryu de Saito sensei l’attaque Shomen uchi comme préalable à l’éxécution de Ikkyo omote.

Bien entendu, ce ne sont là que deux exemples certes  représentatifs mais loin de faire, hélas exception. J’aurai pu parler de Yokomen uchi avec la main dressée en arrière laissant à la fois une large ouverture et un élément de surprise nul, ou bien encore les tentatives de saisie arrière en faisant le « grand tour », etc…

On a depuis des décennies dilué au point de le faire quasi-disparaitre l’aspect offensif de l’aikido. Pas d’attaque en aikido ! Rien n’est moins vrai, « l’aikido n’est pas gentil« , me disait lors de notre dernière pratique ensemble, Robert Levour’ch.

Entendons-nous bien. Je ne parle en aucun cas de l’individu. Lui au contraire se doit de tendre à la compassion, à la non-agressivité, etc. Mais l’attaque, la prise d’initiative font parties intégrantes de l’aikido, les reléguer dans l’arrière-boutique de notre pratique ne peut mener qu’à la désolation, à l’appauvrissement, bref au déclin. Il est peut-être déjà trop tard.

Au contraire, se confronter à l’attaque, quel qu’elle soit, la plus correctement exécutée est source de progrès. L’aikido vise à la résolution des conflits, ne l’oublions pas.

Récemment, j’ai eu l’envie irrésistible de revisionner des vidéos de feu René Van Droogenbroeck dit VDB, un expert de renom que j’ai toujours eu plaisir à voir officier sur les tatamis.

René illustrait parfaitement la technique martiale et l’esprit indispensable qui doit accompagner une telle pratique. Il vivait sa pratique comme un budo. Exigeant avec lui, il se devait de l’être avec les autres, et comme il le disait si bien, « non pas pour écraser mais pour construire autrui ».

René est à l’instar d’autres maîtres et experts comme Tamura sensei et bien d’autres, un pratiquant et un modèle qui restera éternellement en filligramme dans ma pratique.

Essayons de leur rendre honneur dans notre quotidien.

 

 

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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2 Comments

Ivan Bel

Bravo Eric pour cet article.
Je me souviens d’une époque avec René VDB, Philippe Cocconi et toute la bande des profs qu’à chaque mauvaise attaque je prenais un atemi, dont certains fort douloureux. Mais on apprend à attaquer et à se placer dans le même temps… est-ce qu’il existe encore des enseignants exigeants comme ça ?

Reply
Eric Grousilliat

Bonjour Ivan,
Merci pour ton commentaire.

Je pense (j’espère) que cette exigence existe toujours, par contre, je ne suis pas fan de la méthode « mauvaise attaque, punition ». J’ai l’impression que cela nuit l’engagement dans l’attaque, celui qui l’a délivre ayant peur. Sauf cas particulier, l’attaquant a confiance dans ses capacités, il ne doit pas attaquer en craignant de s’en prendre une, non? Sinon ça rend les choses plus faciles à gérer.

Le principal problème est sans doute qu’au fur et à mesure que le temps passe, on produit des générations d’enseignants ayant de plus en plus de mal à gérer des attaques correctes (donc perturbantes), et que par voie de conséquence ce n’est pas dans leur intérêt de corriger cette dérive. Bon j’espère me tromper mais…

Actuellement je débute mes séances, si possible, par un travail d’utilisation de l’attaque afin de placer une technique, puis on retourne à un travail plus classique du type « c’est celui qui attaque qui tombe ». Mais même à un niveau peu avancé (mes élèves pratiquent dans le cadre scolaire, donc la plupart reste quelques années max), il est bon de rappeler parfois, à petite dose, que la frontière séparant tori / uke est extrêmement fine, si ce n’est inexistante.

Bref, j’ai encore un peu d’espoir et je ne veux absolument pas tomber en mode vétéran « c’était mieux avant ». Dans le lignage plus ou moins proche de Tamura sensei, j’ai encore pas mal de gens dont la pratique m’inspire…au Japon, nettement moins.

Au plaisir.

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