Dans le livre « Aikido, my spiritual journey » de Gozo Shioda, ce dernier évoque l’importance de la technique Shiho nage au travers d’un anecdote impliquant le pratiquant d’avant-guerre Akazawa Zenzaburo.

« Mr Akazawa était mon senpai au dojo et il suivait avec confiance les enseignements de Ueshiba sensei. Il se dévouait entièrement à la pratique de Shiho nage. Et puisqu’il ne faisait exclusivement que de l’aikido, il ne connaissait rien aux manières des pratiquants de Judo. Au contraire, comme sa pratique quotidienne consistait uniquement à se focaliser sur shiho nage, en-dehors de cette seule technique, il ne possédait pratiquement pas d’autres mouvements. Concrètement, on pouvait s’attendre à ce que cela soit difficile pour lui d’affronter un quatrième dan de Judo.

(NdT: L’histoire se passe lors d’un dojo yaburi du Kobukan par un membre du Waseda University Judo club, Mr K)

Quand K vint l’attraper, Mr Akazawa lui saisit le poignet, le retourna et pivota son corps, exécutant ainsi un magnifique shiho nage. Le coude de K, verrouillé, émit un sourd craquement. Son articulation était complètement détruite et il fut incapable de faire ukemi.

D’un point de vue pratique, vous pouvez penser,  » Qu’est-ce que c’est que ça de pratiquer une et une seule technique encore et encore? » Mais comme Mr Akazawa nous l’a montré, en se dévouant lui-même à la maîtrise de shiho nage – la technique la plus fondamentale – il avait dans ce processus acquis les véritables mouvements corporels qui sont essentiels en Aikido.« 

Akazawa Zenzaburo, 1937

Au Tendokan dojo de Shimizu Kenji sensei, que j’ai fréquenté durant un peu plus d’un an en 2008-2009, shiho nage occupe une place à part. La pratique au Tendokan est dans la très grande majorité du type ki no nagare, c’est-à-dire qu’en toute logique, on ne permet pas au partenaire de réaliser pleinement son attaque, à deux exceptions près: les formes Gyakuhanmi katate dori et Aihanmi katate dori de la technique shiho nage.

Pratiqué en début de keiko, ce sont les deux seuls exemples de techniques exécutées à partir d’une saisie ferme et réalisée jusqu’au bout.

Shimizu Kenji et son fils Kenta

Les deux formes de Shiho nage permettent d’ailleurs d’appréhender un travail du Kuzushi de manière totalement opposée.

La forme Aihanmi katate dori happe le partenaire dans le plan horizontal (à l’image de la photo ci-dessus) et pour l’avoir subi des mains même de Shimizu sensei, la légèreté, l’absence de force avec laquelle il provoque le déséquilibre est édifiante.

La forme Gyakuhanmi katate dori, quand à elle, permet une approche du déséquilibre dans le plan vertical. On se glisse sous la saisie de aite afin de le forcer à monter sur ses appuis. Un principe parfaitement démontré par Shimizu Kenta sensei dans la vidéo qui suit (à partir de 28″)

Dans son livre Aikido, Tamura sensei dit de Shiho nage: « C’est un principe du sabre démontré en aikido par un mouvement du corps (…) C’est un des mouvements les plus importants. Il permet d’exprimer fondamentalement le principe du sabre de l’aikido.« 

Il faut ici clairement faire attention au sens des mots. Les paroles de Tamura sensei tel que traduite en français pour cet ouvrage parle de « principe du sabre » et non pas de technique ou mouvement de sabre. Certes, il est possible de comparer la gestuelle de shiho nage à celle d’un mouvement de sabre, par exemple couper le flanc, se retourner et couper de haut en bas, et, moi compris, la majorité des enseignants d’aikido ont sans doute un jour fait ce parallèle, en ajoutant la célèbre phrase: « L’aikido vient du sabre ». Mais il ne s’agit là que de la surface des choses. Ce que l’on doit chercher à exprimer à travers l’ensemble des techniques d’aikido, c’est le principe du sabre, et quel est donc ce principe? A mon humble avis, tout simplement trancher, le sens de la coupe.

En taijutsu, trancher, couper doit s’exprimer par un déséquilibre, une hésitation du partenaire à poursuivre son attaque, puis après ça survient le déséquilibre physique. Dans la pratique, au niveau de l’atemi, même sans véritablement porter le coup, l’effet doit être présent, parfois provoquer un simple clignement des yeux suffit. Ce principe de travail est clairement visible dans la façon dont Tamura sensei réalisait shiho nage sur des attaques tel shomen uchi ou yokomen uchi. De manière générale, Tamura sensei reste et demeure l’expert, parmi ceux que j’ai pu côtoyer, qui illustrait le mieux et le plus clairement le principe du sabre, non seulement dans shiho nage mais également dans d’autres moins évidentes comme ikkyo ou kokyu nage.

Le principe du sabre exprime également pour moi le non-arrêt du mouvement, son propre mouvement bien sûr, mais surtout celui du partenaire. Il est malheureusement plus que courant de nos jours de voir des techniques être réalisées de manière saccadée, en arrêtant, en bloquant, avant de repartir de plus belle. De mon point de vue, on peut affirmer alors que  le sabre est mort, que son principe est absent.

Bon nombre des lecteurs aura sans doute connaissance du terme Katsujinto, le sabre qui donne la vie. On définit très souvent ce concept comme le fait de faire preuve de clémence, en désarmant l’adversaire sans pour autant prendre sa vie, mais le véritable sens de Katsujinto est celui d’un sabre toujours en mouvement, inarrêtable, et entraînant tout avec lui. Ce principe issu du shinkage ryu rejoint en réalité celui du sabre de l’aikido. Qu’en pensez-vous?

 

Merci à tous ceux qui continue de me lire, malgré la longue absence dans mes publications. Et si certains d’entre vous ont l’âme d’un mécène, Budoshugyosha possède désormais sa page Tippeee.

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Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l’aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l’enseignement jusqu’au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S’installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l’aikido au Tendokan...
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