Même si vu d’Europe ou d’occident, enseigner les arts martiaux au Japon pour un étranger, relève parfois du plus haut degré d’accomplissement, en vérité la réalité est tout autre. Il existe en effet de part l’archipel nippone un nombre assez conséquent de non-japonais enseignant des disciplines martiales d’origine japonaise, l’aikido n’échappe pas à la règle bien sûr. Moi-même enseignant cette discipline depuis plusieurs années, je ne l’avais fait pour le moment que dans des milieux proches de la communauté française. Je passe désormais à une autre étape en démarrant des cours s’adressant essentiellement à un public japonais. J’ai choisi de nommer mon dojo Meiinkan (明陰館).

Budo et grand public japonais

Autre mythe, qui a parfois la vie dure, la connaissance des japonais sur les budo qui ont vu le jour dans leur pays. Bien entendu, à l’instar des pays occidentaux, judo et karatedo, à la popularité démultipliée par leurs versions compétitives et cinématographiques, sont généralement bien connus, le kendo, également, car bien souvent présent dans les clubs intégrés aux lycées et université. Mais dites au japonais moyen que vous pratiquez l’aikido et, bien que connaissant le nom, il n’aura en général pas la moindre idée de ce à quoi ça correspond. Il m’est même arrivé parfois d’avoir un échange du type « Ah vous pratiquez l’aikido! C’est épatant. Mais…l’aikido…heu, c’est japonais?« .

C’est pourquoi on peut sans doute dire qu’enseigner l’aikido à Tokyo n’est pas vraiment éloigné que de faire la même chose à Paris. Tout comme dans la capitale française, il faut dénicher la salle, le lieu capable d’accueillir des cours de manière régulière. Pour cela, Tokyo possède un nombre important de salles pouvant convenir, salle communautaire, écoles élémentaires, collèges, etc mais plus rare sont les salles munies de tatami adéquats. L’idéal dans le cas qui nous intéresse est de se rendre dans un budokan (bâtiment du budo) ou dans un centre sportif qui possèdent en général de grandes surfaces dédiées au budo, soit avec parquet (pour le kendo) soit avec tatami. Ce n’est malheureusement pas le cas dans mon quartier.

Initiation sous l’égide du Meiinkan

Dimanche dernier, 22 avril, fut donc organiser le premier keiko du Meiinkan sous la forme d’une séance d’initiation, ouverte aux grands comme aux petits. Par chance, une salle spacieuse à 2 minutes de mon domicile, était disponible et bien qu’initialement dépourvu de tatami, nous avons pu aménager une petite surface de tapis à l’usage des enfants.

L’événement fut un succès, bien que s’occuper à la fois d’adultes et d’enfants de 5-6 ans ne fut pas de repos, surtout avec des instructions données en japonais. Mais les retours semblent encourageant au lendemain de cet essai.

Dans les pas de Tamura sensei

Je rencontre rarement des pratiques d’aikido qui correspondent à ma recherche au Japon, il y a parfois des sensei ou des pratiquants que je trouve intéressant, mais ce n’est pas exactement la direction que je suis. Ouvrir un dojo, enseigner, c’est à la fois un moyen d’approfondir ma propre recherche mais également transmettre, avec mes modestes moyens, le sens de la pratique que m’a inculqué Tamura sensei.

La base de mon enseignement repose actuellement, avant tout, sur une posture correcte. Dos droit, épaule relâchée, respiration abdominale, port de tête correct, etc, tout cela me semble des prérequis indispensables pour réaliser une technique à la fois puissante et souple, sans usage inutile de la force musculaire. C’est ce qu’on nomme en japonais « 正しい姿勢 » tadashii shisei. Je rencontre souvent lors des keiko auquel je participe à l’aikikai honbu dojo, des partenaires cherchant à réaliser leur mouvement au détriment de leur posture, cela engendre à mon avis un certain nombre d’inconvénient, comme un effort physique supplémentaire, une éventuelle situation de danger face à une contre-attaque, mais également plus basiquement, une difficulté à prendre conscience et à utiliser correctement le centre (中心, chushin) et la ligne centrale médiane du corps (正中線, seichusen).

Et finalement le dernier avantage de l’établissement d’une posture correcte comme base de travail, c’est apprendre à privilégier l’usage de chaines musculaires plus profondes, notamment au niveau du dos lors de la réalisation des techniques. Là encore, je rencontre fréquemment sur le travail de kokyu ho (que ce soit Tachi waza morote dori ou Suwari waza ryote dori) des partenaires se servant essentiellement des muscles antérieures du haut du corps pour déséquilibrer le partenaire, cela amène souvent pour résultat une confrontation de force et également une posture penchée en avant qui me semble désavantageuse.

Il existe bien entendu bon nombre d’axes de travail comme la réalisation d’attaques efficaces, appréhender le sens de l’ukemi, etc, mais comme j’enseigne à un public très souvent débutant, cela me semble la bonne direction pour un premier pas…le plus important de tous, dit-on.

Choix d’un nom

Pourquoi Meiinkan, me direz-vous? Kan (館) signifie « bâtiment » et c’est une façon classique de nommer un dojo au Japon (Kodokan, Yoshinkan, Kobukan, etc). Mei (明) désigne la clarté et c’est bien entendu, pour moi,  un hommage au Shumeikan (修明館) de Tamura sensei. J’y ai associé le kanji 陰 que l’on retrouve dans le nom Shinkage ryu (新陰流), école que je pratique mais également dans le principal jinja de mon quartier Shoin jinja (松陰神社). 陰 ayant le sens de « ombre », j’ai vu dans le nom Meiin (明陰) un clin d’oeil au concept du yin et du yang.

 

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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