Si vous ne connaissez pas déjà, je vous invite à lire et à découvrir l’excellent site de Christopher Li, Aikido Sangenkai. Son blog contient la plus riche collection d’articles en lien avec le monde de l’aikido.

Dans une très longue série de traductions d’entretiens avec Tada Hiroshi sensei, 9ème dan Aikikai, le sujet des Kuji kiri (九字切り), la coupe des neuf syllabes. En conformité avec les paroles d’Arikawa Sadateru sensei qui dit « Si vous n’effectuez pas de recherche à propos des Kuji kiri, vous ne comprendrez pas l’aikido« , Tada sensei apporte certaines précisions sur le sujet et sur l’origine des croyances du fondateur.

Tada Hiroshi sensei effectuant le mudra Rin

Le but de cet article est, de manière bien modeste, d’établir une base convenable sur ce vaste sujet, afin que chacun puisse, s’il le désire, approfondir davantage ses connaissances.

Que ce soit au Japon ou dans le reste du monde, la pratique des Kuji in (sceaux des neuf syllabes) est avant tout associé au folklore ninja et il n’est pas rare de voir ce type de personnages représenté exécutant un mudra (sceau), position codifiée et symbolique des mains. Par ce biais, toujours dans le mythe ninja, l’individu acquiert des facultés magiques. Il s’agit bien entendu d’une vision superficiel des Kuji.

Mettons-nous tout d’abord bien d’accord sur les termes. Kuji (九字) désigne un ensemble de « neuf lettres », lettre étant ici à prendre au sens de kanji, je désignerai Kuji par « Neuf syllabes ».

Le Kuji in, « sceaux des neuf syllabes », est un ensemble de mudra associés aux neuf syllabes.

Le Kuji ho, « méthode des neuf syllabes », est un rituel incluant l’association de mudra, mantra et méditation. Ce rituel que l’on retrouve dans les courants religieux du bouddhisme Shingon et dans la pratique du Shugendo, se retrouve également dans certains courants du Budo-Bujutsu.

Et finalement, le Kuji kiri, « la coupe des neuf syllabes » est une pratique d’exorcisme dans laquelle on dessine une grille dans la paume de la main, dans l’air ou sur un papier, à l’aide de neuf « coupes », cinq horizontales et quatre verticales, avec le bout des doigts ou un pinceau.

C’est un sujet qui peut au premier abord  sembler davantage à ranger du côté des superstitions et pratiques magiques, mais du point de vue du pratiquant d’aikido et de Daito ryu, et sans doute de Budo japonais en général, il me semble intéressant de se construire une opinion un peu plus profonde sur ces pratiques.

De manière précise, deux faits me font penser cela. Tout d’abord, parmi l’énorme héritage reçu par Takeda Tokimune de son père Takeda Sokaku, on trouve des notes évoquant la pratique du Kuji kiri. Parmi tout les qualificatifs que l’on peut attribuer à Sokaku celui de mystique n’étant pas le plus probable, il me semblait intéressant d’en savoir davantage.

Extrait des notes de Takeda Tokimune, avec notamment en bas à droite le quadrillage du Kujikiri

Le second fait provient des paroles de Tada sensei dans l’article de Aikido Sangenkai que je citai en tout début de mon texte. Tada sensei dit précisément:

« Quand on observe les Doka de O sensei et d’autres écrits, on peut penser qu’ils sont liés au shinto, mais ils contiennent en vérité les enseignements du Shingon (…) Les coupes sympoliques, les neuf coupes Kuji kiri que j’ai enseigné à tous aujourd’hui, à propos de la création d’un « lieu », c’est l’idée de faire un dojo uniquement pour soi dans cet immense dojo. Dans le passé, on appelait cela une « frontière ». C’est sur cette fondation que chacun bâtit son shugyo« 

Même si de nos jours, les Kuji sont étroitement associés au bouddhisme ésotérique (Mikkyo) japonais et au syncrétisme Shugendo des ascètes montagnards, ils sont présentés pour la première fois dans le texte taoiste Baopuzi, rédigé par le lettré  chinois Ge hong (280-340). Les Kuji sont introduit comme une prière à six anciens dieux taoistes. Le but de la prière est de prévenir les difficultés et les influences maléfiques. On voit donc déjà le lien avec l’exorcisme.

臨兵斗者皆陣列前行  lín bīng dǒu zhě jiē zhèn liè qián háng  que l’on peut traduire par « Guerriers célestes, descendez et ordonnez-vous devant moi« 

Par la suite, les neuf kanji constituant la prière furent modifier et arrivèrent au Japon soit via la Chine, soit via la Corée.

臨兵闘者皆陣列在前 qui prononcé à la japonaise devient « Rin Kyo To Sha Kai Jin Retsu Zai Zen ».

Les kuji japonais les plus anciens viennent du moine japonais Shingon Kakuban (1095-1143). Ce dernier présenta plusieurs formules Kuji dédiées à Amida Nyorai, le bouddha Amitabha. On retrouve de nombreux Kuji dans les makimono des Koryu à partir de 1500. Ils étaient donc pratiqués par les bushi. Le Kuji ho tel que généralement pratiqué dans le Budo vient du texte Sugen Jinpi Gyoho Fuju shu, un document Shugendo de la lignée Tozan Ha, édité entre 1871 et 1934 par Nakuno Tatsue.

Dans les textes Shugendo, le Kuji kiri est avant tout un rituel de protection pour chasser les influences démoniaques.

Le lien de ce genre de pratique avec le monde des arts martiaux est bien illustré par Otake Risuke sensei du Tenshin Shoden Katori Shinto ryu, dans cet extrait du documentaire de Michel Random, « Les arts martiaux du Japon ».

Comme souvent au Japon, tout est lié. La pratique des Kuji se retrouve dans le bouddhisme ésotérique (Tendai et Shingon) ainsi que dans le Shugendo. Ce dernier partage un certain nombre de pratiques avec ce type de bouddhisme et depuis l’époque Meiji, les divers courants Shugendo sont officiellement rattachés au Tendai ou au Shingon.

Ueshiba Morihei est né et a grandi non loin d’un des plus importants centres du Shingon, le mont Koya et dans sa jeunesse, il fut éduqué aux préceptes du Shingon par Fujimoto Mitsujo. Bien avant sa rencontre avec Deguchi Onisaburo, il effectuait régulièrement la pratique du Chinkon Kishin, qui dérive du Bouddhisme tantrique. C’est donc en toute logique qu’il tomba sous le charme des discours de Deguchi, dont l’Omotokyo se base sur la doctrine du Shingon avec l’ajout d’images issues du Shinto.

D’ailleurs Ueshiba Morihei disait à propos du Shingon:

« Le bouddhisme ésotérique (Mikkyo) de Kukai (Kobo Daishi, fondateur du Shingon, bien qu’incomparablement plus complexe et sophistiqué que le Shinto, a de nombreux éléments compatibles avec ce dernier. Parmi eux, il ya l’idée d’unité de l’homme et de la nature et une croyance dans l’effet magique du Verbe (Kototama et Mantra). C’est tout naturel qu’à un moment le bouddhisme ésotérique devienne proche du Shinto. »

Je ne reviendrai que sommairement sur la pratique de Kuji Kiri. Comme je le disais plus haut, on trace tout d’abord une grille  (dans l’air, dans la paume de la main, sur une feuille de papier) à l’aide des neuf « coupes » en les nommant « Rin Kyo To Sha Kai Jin Retsu Zai Zen ». Rin, première ligne horizontale, Kyo, première ligne verticale, To deuxième horizontale, etc. Au final, au centre de cette grille virtuelle ou réelle, on trace un dixième caractère (Juji) qui est un idéogramme en rapport avec notre but. Par exemple « victoire » (勝), « santé » (健) ou « bonheur » (福), etc.

L’usage de ce processus est fort divers. Dans le cas des ascètes Shugendo, cela peut servir à chasser les influences maléfiques supposées dans un rôle d’exorcisme, ou bien encore se mettre dans l’état d’esprit adéquat avant de pénétrer sous une cascade glaciale lors du Taki Shugyo. Dans le cas de son utilisation par les guerriers Bushi, on pouvait comparer cela à une forme d’auto-suggestion afin de chasser le doute et la crainte, etc.

Comme on le voit sur l’extrait des notes de Takeda Tokimune, l’ajout d’autres symboles comme une croix, une Swatika, un carré, un triangle, un pentagone, un pentagramme, une étoile à six branches avait vocation à renforcer l’ensemble.

Dans la vidéo ci-après on peut très bien observer l’adepte du Shugendo effectuer les mudra du Kuji in en prononçant silencieusement les mantra correspondant, puis effectuer d’un geste rapide les neuf Kuji kiri.

A mon sens, c’est le Kuji in, proche par certains aspects du Chinkon qu’affectionnait Ueshiba Morihei, qu’il est sans doute intéressant d’approfondir. Pour rappel, Chinkon est une forme méditative dont le nom signifie « Calmer l’âme ».

Chinkon est étroitement lié à Kishin, « Retourner au divin », une série d’exercices dont les plus connus pour les aikidoka sont Ame no torifune et Furitama. On nomme l’ensemble Chinkon Kishin no gyo. Pour ceux que cela intéresse, j’approfondis le sujet dans mon livre « Aikido, à la croisée des chemins« (disponible par exemple ici)

Très proche de la méditation Chinkon, possiblement à l’origine de cette dernière, la pratique de Kuji in repose sur l’association de Mantra dont le pouvoir repose sur le son et sa résonance, et de Mudra, ainsi que sur la visualisation de « divinités ». Je met le mot divinité entre guillemet car dans l’optique du Bouddhisme ésotérique tel le Shingon, il s’agit avant tout d’émanations, de personnifications de l’esprit de Bouddha, l’esprit d’éveil.

On retrouve donc au sein du Kuji in la démonstration de ce qu’on nomme le Triple Mystère: la pensée, la parole et l’action.

Les quatre rois célestes: Jikokuten, Zochoten, Komokuten et Tamonten

Les cinq rois de sagesse (Gozanze, Gundari, Fudo, Daiitoku et Kongoyasha)

Selon les sources les plus proches du Shingon, les « divinités » associées au Kuji in sont les cinq rois de sagesse (Myo o au Japon), des guerriers courroucés protecteurs de la sagesse de Bouddha, et les quatre rois célestes (Tenno au Japon), des guerriers en armure piétinant les démons. Quatre des Myoo et les Tenno sont associés au points cardinaux Nord, Sud, Ouest, Est et au centre se trouve le très célèbre Fudo Myo o.

Je ne parlerai ici que de ce dernier car évoquer l’ensemble des Myoo et Tenno, précédement cités, avec l’ensemble des symboliques associées, alourdirait considérablement le contenu de cet article.

Fudo Myoo (不動明王), l’immuable, est une divinité protectrice du Shingon, mais également fortement vénéré dans le Tendai, le Zen, dans le Shugendo mais également dans les Bouddhismes du Tibet, du Népal. Il prend la tête du groupe des treize Bouddha, un ensemble de divinités bouddhistes propre au Shingon.

D’allure terrifiante, il représente l’aspect irrité de Dainichi Nyorai, le Bouddha central des écoles tantriques comme le Shingon ou le Bouddhisme tibétain. Parfois représenté sous la forme d’une épée autour de laquelle s’enroule un dragon (Kurikara ken), il a le plus souvent l’allure d’un homme à l’aspect féroce, assis ou debout au milieu des flammes, et tenant un glaive et un lasso, afin de trancher l’ignorance et capturer les passions incontrôlées.

L’esprit qui le caractérise se nomme tout simplement Fudo shin, l’esprit immuable, l’état d’imperturbabilité recherché par les adeptes des arts martiaux ou du zen par exemple.

Pour finir, revenons brievement sur Takeda Sokaku et le Daito ryu.

Dans cet article, j’écrivais:

« …on peut en effet penser qu’il existe une influence d’expériences mystiques en rapport avec le Mikkyo chez Sokaku.

(…) dans le gigantesque nombre de documents qu’il a laissé et que l’on nomme « Notes de Tokimune », on trouve de nombreuses méthodes respiratoires, des informations et connaissances sur les ascèses du Mikkyo, le Gyoho, tout cela transmit par Sokaku à son fils.« 

En effet, tout comme son élève, Ueshiba Morihei, il est prouvé que Takeda Sokaku passa du temps à recevoir les enseignements du bouddhisme Shingon, en particulier dans un temple dédié à Fudo Myoo.

Written by Eric Grousilliat

Débute la pratique de l'aikido en 1988. En 1993, rencontre avec Tamura Nobuyoshi sensei dont il va suivre l'enseignement jusqu'au décès de ce dernier en 2010. Tamura sensei lui délivre le 4e dan en 2009. S'installe au Japon, à Tokyo en 2008, et poursuit la pratique de l'aikido au Tendokan...
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