L’occupation du Japon par les forces américaines au lendemain de la guerre fut l’occasion pour certains occidentaux d’étudier de manière approfondie les Budo et Bujutsu qui avaient survécu jusque là depuis le lointain passé du Japon médiéval.
Le personnage le plus célèbre que l’on peut classer dans cette catégorie est sans aucun doute Donn F.Draeger, auteur, chercheur et pratiquant émérite, premier non-japonais à intégrer l’école Tenshin Shoden Katori Shinto ryu, haut gradé en kendo et en Shinto Muso ryu jodo.
Un autre homme suivit une démarche similaire, en faisant les efforts nécessaires pour pouvoir intégrer l’école Masaki ryu, un style où l’arme de prédilection est la chaîne lestée. Son nom…Charles Gruzanski.

Charles Gruzanski fut l’auteur en 1968 d’un ouvrage consacré aux techniques apprises au sein du Masaki ryu, à savoir le Kusari fundo (chaîne lestée) et le Shuriken. Il s’agit du désormais classique «Spike and chain».


Charles Gruzanski n’a que 16 ans lorsqu’il s’engage dans l’armée des Etats-Unis, le 2 février 1950. Un an plus tard, il est sergent-inspecteur au sein de la police militaire, en poste à Kokura, sur l’île de Kyushu, Japon.

Il débute le Judo et se voit décerner le Shodan en 1953. Même si par la suite, il eut l’occasion de s’initier et de pratiquer bon nombre de styles et disciplines (Karate, Hakko ryu, Aikido), c’est durant cette période qu’il fait la connaissance d’un homme d’exception, Nawa Yumio, soke de l’école Masaki ryu, un système qui enseigne le Manrikigusari jutsu, le Edomachichikata jutte, le Kusarigama jutsu et le Shurikenjutsu.


NdT: Le jutte est une arme courte métallique permettant de bloquer les lames des sabres, employée notamment par les forces de police japonaise durant l’ère Edo. Le Kusarigama est la terrifiante association entre une faucille et une chaîne lestée.


Le samourai à l’origine de cette école, Masaki Toshimitsu Dannoshin (1690-1776) servait dans la garde du palais impérial d’Edo. Il considérait que répandre le sang en ce lieu constituait un sacrilège. Il essaya donc de trouver une manière plus pacifique de se charger des intrus. Après quelques temps, il fabriqua une chaîne de 60 cm environ munies de deux masses et mit au point diverses manières habiles de désarmer et de soumettre un adversaire armé. Cette arme, dont Masaki estimait qu’elle renfermait la force et l’ingéniosité de dix mille personnes, devint connu sous le nom de Manrikigusari, la
« chaîne aux 10 000 pouvoirs ».

Hatsumi sensei et Nawa sensei

Outre son rôle d’héritier du Masaki ryu, Nawa sensei est également un expert reconnu en Ninpo, qui fut durant un temps le professeur de Hatsumi Masaaki. Nawa sensei apparaît notamment dans le reportage japonais suivant.

Dans le numéro d’avril 2004 du magazine Hiden, Nawa sensei évoquait sa rencontre avec Charles Gruzanski.

Un gentleman nommé Gruzanski

Un grand soldat américain se tenait devant une maison durant l’année 1955. Nawa Yumio, le propriétaire, redoutait la visite de cet homme, se rappelant l’époque où il avait été capturé comme criminel de guerre.
Nawa avait 50 ans à l’époque et le soldat semblait en avoir moins de 30, il se raisonna donc en se disant qu’il n’y avait pas de mal à le laisser entrer. L’américain pénétra dans la demeure avec ses bottes et Nawa lui demanda de se déchausser. Le soldat sembla sursauter et expliqua que cela lui était impossible car il était de service. Nawa comprit cela et invita l’homme dans une pièce où il était inutile de se déchausser.
Une fois dans la pièce, son attitude sembla changer soudainement, Nawa fut surpris lorsqu’il le salua profondément de la plus polie des manières. Il commença alors à raconter une histoire en anglais mêlé à du japonais.
« Mon nom est Charles Gruzanski, j’appartiens à la police militaire de la 8ème. J’ai été muté à Yokohama et je vous rend visite car j’aimerai que vous m’enseigniez un ancien bujutsu, le Manrikigusari jutsu du Masaki ryu, qui se transmet dans votre famille ».

Nawa se rappelle: « Il avait amené un keikogi blanc avec son nom brodé dessus et une ceinture de la même couleur. Je me souvenais avoir entendu que les hautes instances militaires interdisaient l’ensemble des arts martiaux et je suspectais qu’il me rende visite afin de m’arrêter pour pratiquer le Masaki ryu. Aussi, prétendais-je n’avoir jamais entendu parler de cet art martial. Mais il insista. Puis sa façon de s’adresser à moi changea, passant de « Anata » (Vous) à « Sensei ».

« Sensei, s’il vous plait, enseignez-moi. Enseignez-moi comment se servir de la chaîne, s’il vous plait ».

Mais je continuais de lui répondre, « Je ne sais pas, partez, s’il vous plait ».

Une semaine plus tard, on sonna et c’était de nouveau le soldat américain. Cette fois-ci il me sembla plus sympathique et je le l’accueillis dans la salle des invités. Il observait les anciennes armes et armures dans la pièce et semblait très intéressé. Puis il dit, « Vous refusez de m’enseigner car je suis un soldat américain. Maintenant, le Japon et les USA devraient être amis ». Cela me surprit et je dis, « Ce n’est pas là la raison. J’adore les films hollywoodiens, je suis un grand fan de Clark Gable, de John Wayne et de Maurice Chevalier! »

Nawa sensei

Il fut surpris à son tour devant mes paroles et dit, « Je ne comprend toujours pas pourquoi vous dites ne pas connaitre le bujutsu qui utilise le kusari ». Il me raconta alors avoir vu un livre où il était dit que j’enseignais ces choses. J’en devins muet de stupeur. Je pensais, « Dans un livre, impossible ». Le fait que je sois soke du Masaki ryu kusarijutsu et du Yagyu ryu juttejutsu était seulement connu de mes proches et ils ne l’auraient jamais dit à autrui.


En y repensant par la suite, peu de personnes étaient au courant mais j’étais sur qu’elles m’auraient demandé l’autorisation avant de parler de moi. Cependant cet américain au regard grave ne semblait pas mentir. Je n’avais aucune connaissance d’un tel ouvrage contenant le nom de mon école, mon nom et mon adresse. Selon lui, il avait vu ce livre écrit en japonais dans un bureau de l’armée américaine. Un interprète le lui avait lu. Il avait recopié mes coordonnés et les avait conservé. Cela semblait logique et je le crus.

Je l’interrogeai sur l’interdiction des arts martiaux par l’armée, il ria et dit, « Il y avait une rumeur comme cela, mais c’était il y a longtemps. Aujourd’hui, de nombreux soldats américains apprennent le kendo ou le iai. En entendant cela, je me suis mis à penser qu’il ne fallait plus désormais que je  dissimule plus longtemps le kusari ou le jutte. Cela devait être une grande opportunité de propager le
Kobudo.

« C’est d’accord, je vous enseignerai l’utilisation du kusari ». Je m’inquiétais un peu concernant la barrière de la langue car je ne parlais pas anglais. Je ne pus trouver les mots lorsque je le vis pleurer.


La relation professeur-élève à travers le kusari
Le kusarijutsu est un dangereux bujutsu et il existe toujours un risque à le pratiquer. C’est d’autant plus vrai pour un débutant qui ne s’est jamais servi d’une chaîne. Le poids et la longueur sont très importants. Gruzanski était très grand, bien proportionné avec de grandes mains. Et bien que large, il était parfais pour le Kobudo. Lorsqu’on débute le kusarijutsu, on utilise une corde épaisse à la place d’une véritable chaîne de fer, laquelle n’arrive que plus tard dans l’entraînement. A l’époque, et c’est encore d’actualité, nous ne connaissions pas beaucoup de forgerons capables de fabriquer un Manrikigusari. Aussi lorsqu’il fut prêt, je lui donnais un des Masaki ryu kusari que j’avais en ma possession. Cependant, ce kusari était trop petit pour lui.


Il existait un kusarijutsu nommé Kinshin ryu dans la préfecture d’Okayama, mais cette école n’avait pas survécu au début de l’ère Meiji. Ce ryu se servait d’une chaîne longue et épaisse avec des lestes hexagonaux. Il m’arrivais parfois de visiter les antiquaires et j’en avais acquis quelques exemplaires. L’un d’eux avait la taille parfaite, longue et épaisse. Je le confiais à Gruzanski.
La chaîne et les lestes du Kishin ryu sont plus grands, plus longs, plus solides que ceux du Masaki ryu. Je ne sais pas me servir du kusari du Kishin ryu mais je l’ai donné à Gruzanski car cela convenait à sa taille. Il serra l’arme dans ses mains jointes qu’il porta à la tête et salua (signe d’une profonde gratitude). Il avait les larmes aux yeux et moi aussi.

Ce jour-là, nous avons discuté de l’équilibre du leste (fundo) et de la chaîne (kusari). Je ne suis pas sur que mon anglais rudimentaire ait eu un sens pour lui, mais il semblait heureux comme un enfant en quittant mon domicile.

Un cadeau inattendu de mon premier élève
Le premier jour de keiko avec Gruzanski, j’étais très tendu, préoccupé. Serions-nous capable de communiquer? Serait-il capable de faire les ukemi sur le parquet? Serais-je capable de correctement enseigner car c’était la première fois. Combien de temps Gruzanski serait-il capable de s’entraîner avec moi?

En pensant à tout cela, de nouvelles questions me venaient à l’esprit. Dans un même temps cependant j’étais excité d’avoir un élève. Cependant, c’était plus qu’inhabituel, je devais pratiquer avec, projeter un soldat des USA, le pays qui avait gagné la guerre. Puis j’entendis les sons que j’attendais avec anxiété, le bruit d’une jeep suivi de celui de la sonnette d’entrée. Il se tenait là devant la porte avec un grand sac en papier dans les mains. Il entra avec un grand sourire et dit d’une voix forte et claire: « Sensei, un cadeau ».
Je fus surpris: « Quoi? Un cadeau? ». Il répondit en japonais: « Aux USA tout comme au Japon, il est nécessaire de payer son professeur. Mais vous m’avez dit ne pas avoir besoin d’argent. J’ai donc pensé que je n’avais pas le droit à des leçons à moins de vous offrir un cadeau ».

Je l’ai remercié et j’ai accepté son présent. Il s’inquiétait que cela ne me convienne pas ,aussi j’ai ouvert le sac. A l’intérieur il y avait de la nourriture comme de la farine, du sucre blanc, du beurre et également une pipe avec du tabac américain. Il devait m’avoir vu fumer. A l’époque, le tabac japonais était très médiocre, tandis que l’américain était beaucoup plus raffiné. Je l’ai beaucoup apprécié. Il semble qu’il s’était procuré tout cela dans les magasins des bases américaines, mais chaque article était extrêmement dur à se procurer à l’époque. Telles étaient sa gentillesse et son cœur sincère. Il continua à m’apporter des cadeaux durant les deux années où il fut avec moi.

Premier élève, premier keiko

Il y a 300 kata dans le Masaki ryu Manrikigusari. J’ai débuté la pratique à 5 ans et cela m’a prit dix années pour tout apprendre. Je devais maintenant tenter d’enseigner tout cela à Gruzanski en deux ans. Pour cela, je devais lui enseigner 5 kata par séance. J’avais accepté sa demande d’apprentissage et donc j’avais le sentiment que je devais le faire.
Lorsque débuta la pratique sur une base régulière, je ne fus capable que d’enseigner une ou deux techniques à chaque cours. La raison en était la barrière de la langue, nous devions tous deux travailler très dur pour nous comprendre. Ainsi, plus tard, une fois les deux années écoulées, je fus d’accord pour qu’il revienne à plusieurs reprises au Japon.
Notre pratique était très intense et rude, à plusieurs reprises nous nous sommes coupés, avons saigné, mais jamais de blessures graves. Je suppose que c’était parce qu’il avait une bonne technique et qu’il était capable d’effectuer de bons ukemi grâce à sa pratique du karate.

Ces deux années en sa compagnie signifie beaucoup pour moi. Elles ont influencé mon enseignement durant 40 ans et encore aujourd’hui. Lorsqu’il rentra chez lui, je lui délivra un Menkyo Kaiden, il put ainsi le mettre au mur de son dojo à Chicago. Et cela bien qu’à cette époque il n’ait pas encore appris la totalité des 300 techniques du ryu. Je lui avais cependant fait la promesse que s’il revenait au Japon, il finirait le programme.

Le dojo à Chicago grandissait et devait attirer du monde car c’était le premier endroit aux USA à enseigner le Kusarijutsu. Gruzanski me demanda la permission d’écrire un livre sur le Shurikenjutsu et le Kusarijutsu. J’étais quelque peu perplexe; dans beaucoup de Kobujutsu japonais, il est strictement tabou d’écrire ou de publier un livre, seul l’enseignement oral (Kuden) convient. Ainsi on s’assure que les secrets demeurent saufs et on évite qu’ils soient dérobés par quelqu’un de l’extérieur. C’est dans un tel moment que j’aurai voulu demandé l’avis à mes ancêtres, même si je sais cependant qu’ils n’auraient jamais approuvé. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit en y réfléchissant et j’en suis arrivé à une conclusion.

Au cours des deux années où j’avais enseigné à Gruzanski, j’avais noté que la chaîne du Masaki ryu était trop petite, et que certaines techniques ne fonctionnaient pas très bien face à la plupart des américains (plus grands, avec des bras plus longs et des mains plus larges). Mettant l’accent là-dessus, je dis à Gruzanski que s’il désirait publier un livre il fallait que ce soit une présentation se concentrant sur les kata convenant aux américains. Je lui précisais également que les kata de formation du corps devaient seulement être enseignés au dojo.
Durant la réunion entre Gruzanski et sa maison d’édition, les éditeurs lui demandèrent de faire en sorte que le livre soit très simple, rédigé d’une manière compréhensible tout en conservant l’intérêt pour le lecteur. C’est ainsi que Gruzanski enchaîna les nuits blanches à écrire, réfléchir et à pratiquer les techniques qu’il allait inclure dans le livre. Je sais tout cela car un jour je reçus une lettre de son épouse, Teruko, disant, « …il ne se couche plus car il écrit toutes les nuits », ou encore, « Il devient fou, pourriez-vous lui écrire un mot? ».

Ce message me surprit et j’écrivis à Gruzanski en lui disant de penser au bien-être de son épouse. Je ne sais pas si cela fonctionna ou non, mais l’année qu’il passa à souffrir fut très fructueuse, « Spike and Chain » fut publié sous la forme d’un magnifique ouvrage. Le livre contient des images et des diagrammes de l’histoire du Kusarijutsu, ainsi que des kata pratiques, dans une forme facile à comprendre pour le public américain. Sur la couverture, on peut me voir avec un Manrikigusari faire face à mon élève armé d’un sabre.

Depuis ce jour, lorsque j’en ai un exemplaire en main, je pense à Gruzanski écrivant des nuits entières. Dans mon souvenir, il est toujours jeune, beau et fort, éternellement. Même alors qu’il était épuisé à cause du tabac, il continuait à m’envoyer de l’argent depuis les USA. « Spike and chain » se vendait très bien, et bien que je lui disais d’arrêter d’envoyer de l’argent, de garder ces sommes pour lui, il n’écoutait pas et continua jusqu’à sa mort.

Adieu à un gentleman nommé Gruzanski
Gruzanski, ce gentleman, décéda du cancer à l’âge de 37 ans. Son épouse le suivit dans la mort, elle aussi ) cause du cancer. Avec la mort d’un ami pour moi, c’était également la perte d’une personne précieuse pour le Masaki ryu.

Pour finir cet article, voici une démonstration filmée en 2014 du Masaki ryu.

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