En février 2011 le 50ème anniversaire commémoratif de la visite de O sensei à Hawaii eut lieu, Tamura Nobuyoshi sensei qui servit à l’époque (1961) d’otomo (assistant, accompagnateur) au fondateur de l’aikido avait accepté d’y participer. Malheureusement, il décéda quelques mois avant l’évènement.

En 2009, paraissait un recueil d’interviews de personnalités ayant côtoyées le fondateur de l’Aikido, Ueshiba Morihei. Cette ouvrage qui a pour nom, « Kaiso no yokogao »(Profil du fondateur), nous livre ainsi l’un des derniers entretiens qu’ait accordé Tamura sensei. Il revient sur sa jeunesse au temps où il devint uchi deshi, ainsi que son arrivée en France en 1964, en précisant des points de détails rarement évoqués jusqu’ici.

En 2012, Christopher Li publiait sur son excellent site Aikido Sangenkai une traduction en anglais de cet entretien de Tamura sensei, que vous pouvez retrouver en deux parties:

Profiles: founder of aikido Nobuyoshi Tamura-part-1/

Profiles: founder of aikido Nobuyoshi Tamura-part-2/

Démonstration à Hawaii en 1961

Tamura sensei, en quelle année êtes-vous né?
Je suis né à Osaka en 1933. Cependant, à cause de la guerre, à l’époque où j’étais élève à l’école élémentaire, je me suis réfugié dans la maison familiale de ma mère dans la préfecture Mie.
(NdT: La préfecture Mie se situe à l’est de la région du Kansai, c’est là qu’est situé par exemple le plus important sanctuaire shinto du Japon, Ise jingu)

Sakurazawa Yukikazu, plus connu sous le nom de Osawa George

Au lendemain de la guerre, je suis allé à Tokyo chez Sakurazawa Yukikazu, qui était célèbre pour son régime thérapeutique.
(NdT: Sakurazawa Yukikazu, plus connu sous le nom de Osawa George, est le créateur du régime macrobiotique)

Avez-vous appris la macrobiotique ?
Au commencement, mes parents suivaient un régime à base de riz brun, il y avait donc certains liens. J’avais également lu certains livres concernant la macrobiotique et j’avais développé un intérêt pour cela. Plus tard, mon voyage en Europe fut aussi influencé par la déclaration de Sakurazawa sensei: « Les jeunes gens devraient visiter les pays étrangers. »

Quel âge aviez-vous lorsque vous vous êtes rendu à Tokyo?
J’étais en première année de lycée, j’ai demeuré avec Sakurazawa sensei un an durant, puis j’ai eu l’occasion de travailler en Hokkaido. Cependant, juste un mois après, le travail s’est arrêté et je me mis à errer aux alentours de Sapporo (ville d’Hokkaido) et à travailler dans le marché noir. A l’époque, mes parents me déclarèrent comme personne disparue et je dus rentrer chez moi.

Oh! Aviez-vous véritablement fui votre foyer?
Mon père était décédé et j’ai eu un instant de liberté, je suis donc parti pour Tokyo. (Rires) Ensuite, je suis rentré temporairement chez moi, puis je me suis bientôt dit qu’il était nécessaire que j’étudie les examens d’entrée à l’université et je suis retourné à Tokyo.

A l’époque aviez-vous une quelconque expérience dans le Budo?
Pas vraiment. Mon père était allé à l’école professionnelle de Budo (武道専門学校) et était enseignant de kendo, mais il partit pour la guerre lorsque j’avais cinq ans, et lorsqu’il revint, il eut des complications dû au froid et décéda de la tuberculose.

Alors…pourquoi l’aikido?
Sakurazawa sensei avait publié un livre intitulé « Judo » où il parlait un peu de O sensei. A l’époque également, Yamaguchi Seigo avait été démobilisé et il vint voir son frère aîné qui se trouvait à l’institut Sakurazawa. Il venait en portant son uniforme son uniforme de la marine, sa cape militaire et de hautes bottes, il avait beaucoup de panache. Lorsque nous étions enfants, les uniformes de l’armée ou de la marine, nous faisaient une forte impression (Rires).
(NdT: Yamaguchi Seigo, 1924-1996, fut l’un des plus influents membres de l’Aikikai)

Yamaguchi Seigo

A l’époque, trois garants étaient nécessaires pour entrer au Honbu dojo, Yamaguchi sensei devint l’un d’eux pour moi.

Ainsi, fort heureusement, vous avez pu entrer au Honbu dojo?
Non, en parlant de cela, je voulais aller au dojo, mais je n’avais pas suffisamment d’argent. J’ai donc en premier appris auprès des gens de la macrobiotique qui avaient appris l’aikido. Puis il arriva un moment où je fis la rencontre d’un docteur ayant étudié la macrobiotique à qui je demandais d’être le domestique en échange du gite et du couvert. Je fus capable de faire cela car c’était cette période de ma vie, mais rien qu’en pensant à refaire cela de nos jours, j’en ai des sueurs froides (Rires).

J’ai ensuite travaillé dans un restaurant durant la journée et je pus finalement m’inscrire au Honbu dojo, mais je n’ai payé les frais mensuels qu’une fois. A l’époque, le second doshu Kisshomaru sensei était le dojo- cho (directeur du dojo), mais il ne m’a jamais rien dit. Je n’ai même également pas payé pour mes grades.

A l’époque, O sensei allait et venait entre Iwama et Tokyo, et les uchi deshi et moi-même devions servir d’otomo.
(NdT: Otomo désigne la personne servant à la fois d’assistant et d’accompagnateur à un professeur en déplacement)

Après votre inscription, vous êtes devenu uchi deshi?
A ce propos, Yamaguchi sensei vivait dans un appartement qu’il louait à proximité du dojo, mais il avait prévu de retourner dans sa ville natale pour se marier, durant un mois, et il me demanda de veiller sur son domicile durant son absence. Il m’informa également qu’il serait bien pour moi de manger le riz qu’il stockait dans une boite en fer de 18 litres de capacité. J’ai donc profité de ce cadeau divin.
Yamaguchi sensei revint avec sa femme, et je n’avais donc plus d’endroit où aller ni aucune idée de quoi faire. Je pense que Yamaguchi sensei devait
lui aussi s’inquiéter en secret d’avoir quelqu’un vivant avec lui et sa jeune épouse dans une pièce de 8 tatami. Il me dit, « Tamura kun, que penses-tu de devenir uchi deshi au Honbu dojo? ». Lorsque j’ai demandé, « Hein, combien cela va-t-il coûter? », il répondit, « Tu n’as pas à te soucier de l’argent, j’interviendrais auprès de waka sensei (Kisshomaru, second doshu) pour toi. » Aussi, j’ai pris mon futon et je me suis rendu au Honbu dojo.

Devant l’ancien Aikikai Honbu dojo

Combien y avait-il d’uchi deshi au Honbu dojo à l’époque?
A l’époque il n’y avait personne d’autre que l’on appelait uchi deshi. Cependant, une famille qui avait été chassé par un incendie causé par les
bombardements durant la guerre vivait sur l’un des côtés du dojo.
A un moment, également la famille de Okumura (Shigenobu) sensei vivait dans l’une des pièce du dojo. A l’époque, se trouvaient des membres comme Kobayashi Yasuo, Noro Masamichi, Asai Katsuaki, Yamada Yoshimitsu, Chiba Kazuo, Sugano Seiichi, Kanai Mitsunari, Kurita Yutaka, Saotome Mitsugi ainsi que d’autres qui enseignent dans différents endroits du monde. Ce fut aussi la période où vint Nocquet (André).

Quel fut votre première impression en rencontrant le fondateur?
Concernant mes impressions…j’avais vu quelques photos ainsi j’avais déjà le sentiment qu’il était un budoka incroyable. Il apparaissait au cours de la pratique matinale, montrait quelques techniques puis disparaissait du dojo. S’il le sentait, il faisait une conférence pendant un moment, mais comme nous étions pour la plupart jeunes,nous pensions, « Quand est-ce que la pratique va débuter? ».

(Au sujet des conférences) Cela concernait les dieux – Izanagi, Izanami, etc. La macrobiotique (Sakurazawashiki) avait un mode de pensée similaire, aussi je pensais que peut-être était-il en train d’évoquer le Yin et le Yang, mais en vérité c’était tout ce que je comprenais.
(NdT: Izanagi et Izanami est un couple divin à l’origine de la création des îles japonaises dans la mythologie)

Izanagi et Izanami

A l’époque, aviez-vous la chance de servir de partenaire pour les démonstrations du fondateur?
Pas à l’époque. C’était uniquement Waka sensei et Yamaguchi sensei qui jouaient ce rôle. Les seules personnes à enseigner l’aikido étaient O sensei et waka sensei. Ainsi ils étaient les seuls « professeurs d’aikido ». Au début, le honbu dojo avait des sessions d’entraînement le matin et le soir.

Lors d’une nuit venteuse avant que je ne devienne uchi deshi, personne d’autres ne vint et lorsque waka sensei me demanda, « Tamura kun, que faisons-nous? », j’ai répondu, « Sensei, que pensez-vous du Coffee-en (un café situé à proximité du dojo) ». Aussi, m’emmena-t-il là-bas et me paya-t-il quelques cafés. Même en ces temps difficiles du point de vue économique, le doshu Kisshomaru veillait sur nous autres jeunes comme sur ses propres enfants.

Puis vous avez passé dix ans au honbu…
Je l’ai quitté car je devais me marier, j’avais environ 30 ans.

1964, à l’occasion du départ de Tamura sensei et son épouse pour l’Europe.

Après cela, vous êtes parti pour la France, n’est-ce pas?

Non, ce n’est pas exact. A l’époque, mon épouse jouait du violon, et quelques temps après que nous nous soyons rencontré elle et moi, j’ai demandé à Osawa (Kisaburo) Sensei, « Nous aimerions nous marier, pourriez-vous parler à ses parents? ».

Ces derniers, qui cherchaient certainement un moyen de refuser, dirent, « Notre fille va en Europe pour étudier le violon ». Ainsi j’ai dit, « Et bien, moi aussi j’irai ». (Rires) Ainsi ils n’avaient pas d’autres choix que de nous donner leur permission, et nous sommes allé tous deux en Europe.
(NdT: Osawa Kisaburo, 1911-1991, occupa longtemps le poste de directeur technique de l’Aikikai. Il est le père de l’actuel expert, Osawa Hayato)

Osawa Kisaburo

*L’évocation de la proximité de Tamura sensei avec Osawa Kisaburo, à l’époque directeur technique du Honbu dojo, m’évoque la poursuite de cette relation avec le fils d’Osawa sensei, Hayato, également un des principaux shihan du Honbu dojo actuel. Osawa sensei fut invité à plusieurs reprises en France par Tamura sensei, notamment au stage de Lesneven en 2000.

Depuis le décès de son mari, Rumiko Tamura s’est rendu plusieurs fois au Japon, venant chaque jour de la semaine au cours du matin de l’Aikikai Honbu dojo, notamment ceux de Osawa fils.
Habituellement, Osawa sensei passe parmi chaque élève et leur fait subir ses techniques, mais lorsqu’il se trouve en présence de Mme Tamura, de manière exceptionnelle, il inverse les rôles et lui sert de uke.

Ainsi votre voyage à l’étranger n’avait rien à voir avec l’aikido?
Non, mais j’y suis allé comme enseignant d’aikido. A l’époque, il y avait des invitations provenant de nombreux pays étrangers.

En ce qui concerne la France, n’était-ce pas le domaine de Abe Tadashi, un aikidoka bien connu pour être un bagarreur? Abe était déjà rentré au Japon à l’époque. Nakazono (Mutsuro) Sensei se trouvait en France. Un an ou deux auparavant, mon camarade uchi deshi, Noro kun (Noro Masamichi sensei, créateur du Ki no michi) était arrivé. Puis j’avais suivi. Ils disaient, « Nous construisons un dojo d’aikido », mais lorsque je me suis rendu à Marseille, il n’y avait rien encore (Rires).

Noro Masamichi et Tamura Nobuyoshi

Cela a dû être une rude lutte.
Et bien, j’étais jeune et j’avais une femme. A l’époque, le judo était très populaire en France, et Nakazono sensei enseignait l’aikido au Judo club de Provence, dirigé par une personne qui était le premier champion français de Judo. Je suis également allé enseigner à la légion étrangère avec Abe sensei, j’ai beaucoup d’anecdotes.

Abe Kenshiro et Abe Tadashi

A ce moment-là, le nom « Abe » était très célèbre. Il existait trois budoka nommé Abe, l’un était Abe Kenshiro, l’un des quatre seuls judoka à avoir battu Kimura Masahiko, un autre était l’actuel 10ème dan de Judo, Abe Ichiro, et puis finalement Abe Tadashi.
(NdT: Kimura Masahiko,surnommé le démon du Judo, est considéré comme l’un des plus grands judoka de l’histoire. Pour l’anecdote, il a affonté et vaincu l‘illustre Hélio Gracie, fondateur de la méthode Gracie de Jujutsu).

Abe Tadashi était spécialement réputé pour ses combats (Rires). Avec une telle personne servant de bulldozer et ouvrant la route, même un débutant comme moi pouvait y arriver.

Auparavant, il y avait eu également des personnes comme Mochizuki Minoru sensei. Il avait aussi étudié le Katori shinto ryu kenjutsu.
(NdT: Mochizuki Minoru, 1907-2003, élève d’avant-guerre du fondateur du Judo et de celui de l’Aikido, fut également haut gradé en Karate, et dans des écoles d’armes traditionnelles)

Mochizuki Minoru

Sensei, connaissiez-vous Mochizuki sensei?
Je suis allé à son dojo à Shizuoka en tant qu’otomo de O Sensei quelques fois, et il venait au Honbu dojo occasionnellement.

Possédez-vous un souvenir le concernant?
Il me dit un jour, « Ce que vous faites maintenant, vous autres, ce n’est pas le véritable aikido » . C’est véritablement terrible lorsque l’un de vos aînés vous dit cela, c’est ainsi que je l’ai ressenti, mais j’avais entendu O sensei dire, « C’est l’aikido » et j’avais conservé cela en poursuivant mon entraînement. J’avais entendu dire que « Après la guerre, O sensei avait modifié les techniques selon son envie », ainsi, je pensais, « Après tout, les gens d’avant la guerre sont différents ».

Sensei, vous avez enseigné quelques choses comme une méthode respiratoire (Kokyu ho) durant le stage, qu’est-ce que c’est?
Une méthode respiratoire? Ah, c’est un exercice. C’est une méthode de santé chinoise nommé les « Huit pièces de brocart ». Après avoir enseigné en Angleterre un jour, un de mes kohai dit, « Senpai, regardez ceci » et il me confia un livre. Lorsque j’ai essayé, j’ai trouvé cela bien et j’ai commencé à l’intégrer dans ma pratique. Je faisais également le Jikyo jutsu (Une méthode d’exercices de santé japonaise) et j’ai intégré certains de ces exercices dans la préparation.

Vous avez véritablement introduit beaucoup d’innovations…
C’est une tradition qui existait en Aikido, à l’époque de O sensei. Le Makko-ho, le système de santé de Katsuzo Nishi Sensei ou la méthode de Kenzo Futaki (Misogi no Renseikai). O sensei essayait lui-même certaines choses et s’il trouvait cela intéressant, il demandait à ses élèves de le faire. Il disait, « C’est bon » ou « Ce n’est pas bien » (Rires).
Il nous faisait faire cela, mais nous disait, « Arrêtez si vous sentez que quelque chose ne va pas ». Je fais encore certains exercices du système de santé de Nishi sensei chaque matin sans faillir.
Ainsi, après avoir fait les exercices du Jikyo jutsu, je suis instantanément capable de me tenir dans une posture naturelle et détendue, c’est très efficace lorsque vous ne vous sentez pas bien. C’est difficile lorsque vous pratiquez avec un partenaire, mais lorsque vous les pratiquez seul, vous devenez capable de voir à l’intérieur de vous même.
Pour savoir si un exercice est bon ou non pour vous, essayez-le seulement et vous comprendrez si vous vous sentez bien ou pas. En effectuant les ajustements dans votre corps, vous améliorerez également votre sensibilité dans le budo.

N’est-ce pas plus efficace, si on apprend cela jeune?
C’est exact. Cependant, chez les enfants, la capacité à apprendre n’est pas encore pleinement développé, ainsi malheureusement ce serait dangereux pour eux qu’ils incorporent quelque chose par erreur. Ainsi, pour cette raison, dans mon dojo, les enfants font des choses qui les intéressent et nous veillons à ne pas trop les forcer.

Vous devez avoir eu de nombreux problèmes au cours de votre longue expérience à enseigner l’aikido à l’étranger…
Lorsque le Budo devint connu au début par les Européens, ils apprirent que ce n’était pas seulement la force des bras, mais que l’aspect spirituel est important également. En entendant ça, les gens commencèrent à apprendre des choses comme le Judo. Cependant ceux qui ne pouvaient pas voir l’important aspect spirituel au beau milieu de la suprématie de la compétition, en arrivèrent à chercher cela dans l’aikido.

C’est pour cela que j’ai du étudié les paroles concernant le shinto de O sensei, bien sur, mais également les enseignements du Bouddhisme, à la base du Budo japonais. De nombreux textes spécialisés me furent envoyés du Japon. Merci à tout ceux qui m’ont aidé dans mon étude.

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