Tamura Nobuyoshi, né en 1933 et décèdé en 2010, fut sans doute l’artisan majeur du développement de l’aikido en France et en Europe. Rentré en tant qu’uchi deshi au Honbu dojo de l’aikikai le 5 aout 1952, il y reste  jusqu’a son départ pour l’Europe en octobre 1964.

Partenaire privilégié de Ueshiba Morihei notamment aux armes, c’est lui qui servit d’otomo lors du voyage dans les iles Hawaïennes en 1961 avec Tohei Koichi.

5e dan à l’époque, Tamura sensei se fit rapidement une réputation auprès des aikidoka hawaïens, qui le surnommèrent le « mur de pierre » devant l’impossibilité à le faire bouger.

Installé dans le sud de la France, pendant près de 50 ans, il avait la réputation d’un aikido efficace, malgré sa petite taille, et s’il enseignait deux jours par semaine dans son dojo Shumeikan, il passait le reste de son temps à enseigner lors de grands stages, réunissant souvent 400-500 personnes, à la fois en France, en Europe, et également dans d’autres pays.

A l’époque ou il était uchi deshi, Tamura était surnommé par ses condisciples « copie conforme du fondateur », car doué d’un profond sens de l’observation, il avait parfaitement compris que dans le monde du Budo, il faut être capable de « voler la technique ».

Le crédo de Tamura sensei était que le but premier de la pratique consistait à ordonner le corps, c’est-à-dire enlever l’inutile, adopter une posture correcte, poser la respiration. Après cela, une fois le corps ordonne, l’esprit suit. C’est ainsi qu’il comprenait les paroles de Ueshiba Morihei: « Aikido est misogi »

De ses débuts en Europe en novembre 1964 jusqu’a son dernier stage en France en mars 2010, la pratique de Tamura sensei fut en constante évolution, cherchant toujours à épurer ses mouvements, à retrouver le geste juste. Cela concerne sa pratique du Taijutsu bien entendu mais également la pratique des armes et des gymnastiques préparatoires, les junbi dosa.

Aiki taiso et les junbi dosa

A l’époque ou Tamura sensei entra au Honbu dojo, le cours du matin débutait par Ame no torifune, puis l’étude technique venait aussitôt après. Avec le développement de l’aikido auprès d’un plus large public, il fut décidé, principalement sous l’impulsion de Tohei Koichi de mettre en place des Junbi dosa. Ueshiba Morihei également, devenu âgé, s’intéressa à différents systèmes bon pour la santé.

Tamura sensei disait: « C’est une tradition qui existait en Aikido, à l’époque de O sensei. Le Makko-ho, le système de santé de Katsuzo Nishi Sensei ou la méthode de Kenzo Futaki (Misogi no Renseikai). O sensei essayait lui-même certaines choses et s’il trouvait cela intéressant, il demandait à ses élèves de le faire. Il disait, « C’est bon » ou « Ce n’est pas bien » (Rires).
Il nous faisait faire cela, mais nous disait, « Arrêtez si vous sentez que quelque chose ne va pas ». Je fais encore certains exercices du système de santé de Nishi sensei chaque matin sans faillir.

Tamura sensei introduisit lors de son arrivée en France, les junbi dosa appris au Honbu dojo, débutant par Amenotorifune, se poursuivant par les taisabaki, les tekubidosa, les ukemi, des exercices respiratoires, shikko, etc…on les regroupe souvent sous le nom d’aikitaiso. Il s’agit d’une pratique assez bien connu des aikidoka a travers le monde et je ne m’attarderai pas sur le sujet.

On peut cependant dire qu’en accord avec la conception du fondateur, Tamura sensei ne voyait pas dans ces exercices, une sorte d’échauffement mais bien d’or et déjà de l’aikido. Il déclarait: « Pratiquer l’Aïkitaïso, c’est déjà pratiquer l’Aïkido »

Tamura sensei était un chercheur du Budo, curieux de tout, dans son livre « Aikido », il disait: «  Pour pratiquer l’art martial, vous étudiez la diététique, l’anatomie, la psychologie, la météorologie, l’astrologie, la géologie, la sociologie, etc. Pour le combat, ces études s’imposent, elles sont indispensables. « 

Avec cet état d’esprit, sa pratique était en évolution constante, en recherche constante, notamment en ce qui concerne le domaine du corps. Et c’est donc tout naturellement que Tamura sensei proposa a ses élèves certaines méthodes pour à la fois renforcer le corps mais également améliorer la santé. Jeune, il s’était déjà intéressé au régime macrobiotique, rencontrant Sakurazawa Yukikazu, le fondateur de la méthode. C’est d’ailleurs par ce biais qu’il entendit parler de l’aikido et qu’il fit la rencontre de Yamaguchi Seigo. C’est ce dernier qui le convainquit de devenir uchi deshi.

Quand il était encore dans la force de l’âge, il s’intéressa tout d’abord au Jikyo jutsu, un ensemble de 31 mouvements, combinant de la gymnastique articulatoire, des exercices de respiration et aussi des pressions de point d’acupuncture. Tamura sensei avait l’habitude après la série complète de refaire les mouvements 1, 2 et 15.

Le Jikyo jutsu que l’on pourrait traduire par la « technique du développement de sa propre force », vit le jour en 1916, sous les efforts de Nakai Fusagoro (中井房五郎 / 1878-1931 ), en tant que première gymnastique japonaise pour la promotion de la santé.

Dans le cadre du Budo, bien entendu, améliorer sa capacité respiratoire, sa souplesse et son relâchement, son tonus musculaire, est quelque chose de primordial, s’accordant parfaitement avec la pratique des  techniques.

Concernant le Jikyo jutsu, Tamura sensei disait:  » Après avoir fait les exercices du Jikyo jutsu, je suis instantanément capable de me tenir dans une posture naturelle et détendue, c’est très efficace lorsque vous ne vous sentez pas bien. C’est difficile lorsque vous pratiquez avec un partenaire, mais lorsque vous les pratiquez seul, vous devenez capable de voir à l’intérieur de vous même « .

Avec l’âge, Tamura sensei abandonna cette pratique pour lui-même, mais il invitait toujours ses élèves à s’y adonner.

Il pratiqua par la suite plusieurs sortes de méthodes inspirés de sa connaissance des pratiques chinoise et japonaise, une série d’auto-massage visant à détendre et à énergiser ou bien une série d’étirements à la fois complet et relaxant. Cette dernière méthode était particulièrement utile pour corriger la posture du corps, plutôt que de forcer sur les muscles du corps, l’accent était mis sur le maintien de différentes positions.

C’est au début des années 2000, période où j’avais l’habitude de me rendre régulièrement au dojo Shumeikan, que sensei présenta pour la première fois sa méthode des huit pièces de brocart (八段錦), qui fait partie de la méthode chinoise du Qi Qong. C’était les débuts et par la suite, il apporta quelques changements légers aux exercices. Loin du dynamisme des Aikitaiso ou du Jikyojutsu, les huit mouvements respiratoires s’effectuaient avec lenteur, mais également une grande concentration mentale. Par ce biais, on affinait la coordination entre mouvement et respiration, et par là, on rejoignait le travail de l’aikido.

Tamura sensei évoquait son évolution concernant les Junbi dosa ainsi: « Avant, je faisais commencer par Ame no torifune. Ensuite, suivaient d’autres éducatifs tels que Ikkyo undo. Ce sont des mouvements que pratiquait O’Sensei et qui sont parfaits pour les jeunes. Les enfants les apprécient aussi beaucoup.

Maintenant, je suis âgé et je suis plus sensible à mon corps. Je ressens qu’il est bon de faire tel ou tel exercice selon le moment et je varie la préparation.

Je le répète souvent mais ce sont des choses que j’ai découvertes avec le temps et qui me procurent un bien-être. Je pratique actuellement une sorte de gymnastique chinoise que je trouve très intéressante.

C’est une proposition que je fais aux gens. Chacun doit chercher ce qui lui convient.

On peut faire les exercices dans une optique de santé au départ mais petit à petit, cela doit devenir un travail d’introspection sur le corps. Si on prête réellement attention à chaque geste, un exercice que l’on croyait pratiquer correctement nous paraît difficile le jour suivant. Le corps est une chose extraordinaire et il faut apprendre à l’écouter. 

Tout ce qui n’est pas naturel impose des contraintes au corps. Des positions qui peuvent nous paraître confortables superficiellement sont souvent incorrectes et ne permettent pas à l’organisme de fonctionner naturellement. Les positions les plus correctes sont les meilleures pour la santé. Elles n’utilisent aucune force et ne fatiguent pas quelle que soit la durée pendant laquelle on les maintient.

Si votre shisei est juste, la respiration se pose et le corps se relâche. C’est pourquoi l’exercice de kokyu ho est extrêmement important. On y retrouve le même type de recherche que dans le zazen ou le yoga. Les budokas devraient avoir le maintien que possèdent les yogis ou les moines zen¨.

Ce travail de la posture, du shisei, constitue à mon avis la base des bases tant que le shisei n’est pas acquis, inutile de penser au mouvement. C’est je pense quelque chose qui fait particulièrement défaut dans le monde de l’aikido actuel.

Mais le sens de shisei ne désigne pas seulement une attitude extérieure : une bonne forme, un style, un bon maintien, mais aussi, une force intérieure visible de l’extérieur dans sa manifestation.

Le sabre, fondation du corps et du coeur

Il est d’usage de dire que l’aikido provient du sabre…c’était en effet vrai dans le travail de Tamura sensei. Tout, à la fois dans ses gestes, dans son attitude, dans son regard était placé sous le signe du sabre. Subir une technique de sa part, c’était avoir la sensation d’être coupé.

Le père de Tamura sensei était professeur de kendo, formé à l’académie Budo senmon gakko (武道専門学校), et ce fut l’un de ses amis qui forma le jeune Nobuyoshi au kendo. Durant la même période, il commença le judo.

C’est vers 20 ans, après être devenu uchi deshi du honbu dojo, qu’il s’initia au iaido avec le très célèbre Haga Jun’ichi, redoutable sabreur, élève de Nakayama Hakudo.

Ce fut sans doute pour une courte période, car ses devoirs de uchi deshi était très prenant, mais une passion pour ce travail était né.

Ainsi lors de ses débuts en France en tant que professeur d’aikido, il réalisa très vite que se limiter au travail du bokken et du jo , qu’il avait appris auprès de O sensei, rendait difficile la compréhension du véritable travail au sabre, surtout pour un public occidental. Il proposa donc la pratique du iaido, y consacrant une partie des stages.

En 1977, sur les conseils de Chiba Kazuo sensei, qui est très implique dans la pratique du Iaido, Tamura sensei invite Mitsuzuka Takeshi, expert de l’ecole Muso shinden ryu, dernière génération parmi les élèves de Nakayama Hakudo, pour enseigner durant les stages d’aikido.

A cette même époque, lors des examens du grade Shodan d’aikido, Tamura sensei demandait la connaissance des quatre premiers kata de Iaido de l’école Muso shinden ryu.

Tout comme les Junbi taiso, la pratique du Iaido devient partie intégrante de la formation de Tamura sensei, de son entrainement personnel. Passionné, la pratique de Tamura sensei était en perpétuelle évolution, il testait de nouvelles choses, gardant ce qu’il jugeait utile, rejetant le reste.

Le sabre était au coeur de sa pratique, dans sa manière d’exécuter les techniques, de marcher, de se relever, de faire les ukemi, etc.

A la fin des années 90, quelque chose poussa davantage sa pratique dans ce sens. Il découvrit le travail incroyablement fin de Kuroda Tetsuzan, fit sa  rencontre, et introduisit dans sa pratique, des changements importants comme par exemple la façons de réaliser les ukemi, tenir le sabre ou encore de bouger en réalisant les techniques

Pour lui-même, il travailla les kata de iaijutsu démontré par Kuroda sensei, pour  ses élèves il proposa de travailler le premier suburi de sabre présenté par Kuroda sensei.

Bien entendu, Tamura sensei proposait également un travail avec partenaire avec le bokuto et avec le jo, mais cela reposait sur un travail assez simple mais fondamental, rechercher l’ouverture, la faiblesse dans la garde du partenaire, tout en évitant d’en offrir soi-même. La encore, un travail en profondeur sur le shisei, la concentration, l’observation.

Il n’y avait pas de séparation dans sa pratique, Taiso, Buki waza et Taijutsu correspondait à la même étude, une étude sur soi.

Un des principes les plus importants du sabre de Tamura sensei était l’absence de blocage. Le sabre ne rentre a aucun moment en contact avec celui du partenaire, il cherche l’ouverture dans la garde et tranche directement dans le centre. Quand on faisait face le sabre a la main a Tamura sensei, il était véritablement dur d’initier une attaque, au moindre geste, on était « coupé ». De même, a mains nues, a la moindre saisie de Tamura sensei, il m’était impossible de bouger. Au contraire, tenter d’attaquer Tamura sensei, c’était se retrouver immédiatement « coupé », c’est-a-dire déséquilibré sans vraiment comprendre pourquoi.

 

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