Art médical et art martial – partie 2

Voici la seconde partie de l’article consacré à la relation entre art martial et art medical. 

La lecture des os
La construction du corps enseignée par le bout des doigts Shiseigaku, l’étude de l’attitude (shisei, 姿勢), base de l’art médical du Yawara

Les techniques de réanimation du Yagyu shingan ryu et du yawara constituent la base de l’art médical des arts martiaux évoqué par Shimazu shihan. Il existe une théorie de base de l’art médical du Yawara que l’on nomme « Shiseigaku » (étude du shisei) et qui constitue un « metsuke » traditionnel.
(NdT: Metsuke, dans le monde des arts martiaux, fait référence au regard, et évoque ici un moyen de contrôle, d’observation)

SHISEIGAKU, la base de l’art médical appliqué au Yawara

La base de shiseigaku (étude de la posture) consiste à se tenir solidement debout au moyen des trois points du dessous des pieds. On explique la construction du corps par analogie avec la maison, le château, la lanterne de pied, etc.

« Si on attaque un château, on ne vise pas brusquement le bâtiment principal. Tout d’abord, la porte de la forteresse, afin d’empêcher la fuite en comblant le fossé, c’est-à dire que l’on attaque les poignets et les pieds. En agissant ainsi, on modifie le shisei à partir des fondations. Un shisei obtenu au moyen de soins spécifiques et de méthodes d’ajustement est sans limite. Si on ne change pas le fondement, on revient toujours à la même chose »

Ci-dessous, une représentation schématique de la lanterne de pierre issue d’un manuel de l’art médical du Yawara

Les idéogrammes inscrits font référence au corps humain: 右(droite) 頭 (tête) 左(gauche) 喉(gorge) 手(main) 胸(poitrine) 手(main) 腹(ventre) 足(jambe) 足(jambe)
Se tenir solidement debout au moyen des trois points du dessous des pieds

La façon de pensée occidentale ne fait pas très attention au corps, si ça bouge et que ce n’est pas cassé, ça va. Cependant dans l’art médical du Yawara, il faut observer les os pour observer le corps dans son ensemble plutôt qu’une partie. C’est cela, « Shiseigaku », un moyen d’observation et de contrôle (metsuke) traditionnel.

Tout d’abord, il est important de comprendre que ce sont les os qui permettent de saisir le corps en entier. Concernant le shisei de nombreuses personnes dans le quotidien et dans le bujutsu, il y a de nombreuses corrections comme « ouvrir la poitrine » et « repositionner la tête ».

Mais si pour réparer une maison qui penche, vous vous occupez de l’onigawara (NdT: une grosse tuile avec un visage de démon dans les toits traditionnels japonais), même si cela s’arrange provisoirement, le problème va resurgir. Pour corriger l’essentiel, on s’occupe d’abord des fondations.

Onigawara

Ceci, appliqué au shisei signifie que l’on agit sur les pieds et les chevilles.
Shimazu sensei dit que concrètement il y a trois points importants sous le pied. Ces points sont sur la base du pouce, le talon et le côté externe du pied.

A l’époque où on portait des zoris, on marchait en utilisant le centre de gravité dans la pointe des orteils, on changeait de direction à l’aide du talon et quand on résistait à une force, on se servait du côté externe du pied. Avec une vie où on porte des chaussures, on s’est mis à utiliser le centre de gravité dans les talons, et le shisei (attitude) fut brisé.

Actuellement, beaucoup de gens sont tracassés par des douleurs lombaires, mais avant la guerre, on entendait quasiment pas ce genre de choses. Mais pourquoi le nombre de lumbagos augmente à cause du centre de gravité dans les talons ?

Si on utilise le centre de gravité dans les talons, la force qui est prise en arrière, se relâche en avant et naturellement les genoux se tordent. Et donc la conséquence est que les hanches se vrillent, créant un lumbago, et la poitrine se ferme. En somme, c’est une situation où la force court en zig-zag à l’intérieur du corps. Si on place le centre de gravité dans la pointe des orteils, les genoux s’étirent et il y a peu de charge vers les hanches.

Les gens du passé, au moyen de la fondation que constitue les chevilles et le dessous des pieds, faisaient des hanches un plancher. Le pilier central est la colonne vertébrale, ensuite on trouve les épaules qui reposent sur le mur que sont les côtes, et tout au sommet, le toît c’est-à-dire la tête. Ainsi si on déséquilibre les fondations, c’est l’ensemble qui est fragilisé. On dit que la sensation de la fondation est quelque chose de très subtil, un seul cor au pied peut perturber l’équilibre.

Un patient vint me voir pour un lumbago. Après avoir observé le dessous de son pied, j’y vis un cor et je dis, « il faut couper ! ». Il répondit, « Je ne veux pas ! ». Mais je suis sans scrupule, et je l’ai coupé quand même. Il regrettait d’être venu. (Rires)

Le jour suivant, il n’est pas venu. Je me suis dit, « Je lui ai fait peut-être peur, j’ai mal agi ». Je l’ai appelé et il me dit, « Depuis que vous m’avez coupé le cor, je n’ai plus mal aux hanches. Et comme j’avais refusé que vous le fassiez, je me sens honteux ». (Rires)

Le corps et le dessous des pieds sont intimement liés. Même si on a mal au cou, on peut se soigner en agissant sur les chevilles et sur la plante des pieds. L’art médical du Yawara consiste à agir à distance. Ce qu’on appelle soigner en agissant sur les pieds est un concept de base du bujutsu.
En essayant de faire, on comprend. Si, avec le centre de gravité dans les talons, on manie le sabre sans verrouiller la main, sans être connecté jusqu’au petit doigt, on perd son arme. Si on manie avec le centre de gravité dans l’extrémité des orteils, en connectant la force des talons jusqu’à la tête, on redresse le haut du corps.

Face à un adversaire, selon le placement de son pied, on devine le mouvement suivant. En base-ball aussi, si je vois la position du pied du batteur, je sais aussitôt où il a l’intention de frapper. Mais je ne comprend pas vraiment les règles (Rires)

Finalement, les fondations sont ce qui détermine tout. C’est pourquoi je ne porte absolument pas de chaussures.

On appelle les trois points du dessous du pied, la construction des fondations. Donc si on prend conscience de ces trois points du squelette, notre shisei devient correct ? En prendre conscience est difficile, n’est-ce pas ? De même, quand on se contrôle soi-même en se tenant debout devant un miroir, il n’y a pas que ce qui est visible de l’extérieur.

On dit que si on prend conscience des tsubo, le shisei devient bon, mais il est difficile de voir objectivement comment se construire correctement par soi-même.

Un shisei correct construit une ligne de sabre correcte

Au moyen du shisei correct du centre de gravité dans la pointe des orteils, quand on brandit le sabre, l’intérieur de la main se ferme naturellement, on étend solidement les bras et en même temps que l’on coupe, le haut du corps se redresse.

Avec un mauvais shisei, le centre de gravité dans les talons, on brandit le sabre de manière étriquée pour fermer la poitrine. On ne peut pas arrêter le sabre sans crisper les mains et durcir les bras. La perturbation d’une partie très éloignée, en apparence, comme la pointe du pied, est à l’origine d’un désordre général.

En pratique, pour connaitre la partie importante qui consiste à ressentir avec l’ossature, la première étape est de connaitre les os. Pour cela, il est important de connaître tout d’abord le rôle et la structure de la main et des doigts.

Le rôle de chacun des cinq doigts
Il faut comprendre comment utiliser la main et les doigts pour palper les os. Quel sont leurs rôles ? Le fait que les doigts soient importants est connu de tous le monde, ils sont apparus lorsque les pattes avants se sont libérées pour prendre des outils. Mais pourquoi cinq ? Comprenez-vous ?

Si on regarde machinalement nos cinq doigts, la réponse n’y ait pas écrit. La raison est qu’il y a une fonction particulière pour chacun des cinq doigts, cela a aussi un fort impact sur la qualité du mouvement. Grâce au centre de gravité, on agit sur l’intérieur de la main, il y a un rapport avec toutes les parties du corps, y compris les doigts.

Par exemple, l’index, d’ordinaire, on l’utilise lorsque l’on indique quelque chose machinalement. Si on essaye de désigner quelque chose avec un autre doigt, on comprend mais comparé à l’index, cela manque de précision et de rapidité, n’est-ce pas ?

En fin de compte, le rôle de l’index est de relier avec précision l’objet et soi-même.

Quand on veut faire un coup de poing précis, on doit prendre conscience de viser avec l’index au moment où on lance le poing. On comprend si on essaye de le faire en pratique.
Frapper du poing en ayant conscience de l’index pour viser et de la base du majeur pour frapper. Pour avancer, on utilise l’index, pour le mouvement inverse, c’est l’annulaire.

On sait que le nom de l’annulaire (NdT: Au Japon, l’annulaire porte le nom de Kusuriyubi, le doigt-médicament) provient du geste que l’on fait pour prendre une dose de pommade, et c’est le doigt que l’on utilise pour changer facilement de direction.

On comprend si on essaye d’expérimenter. Si on attrape quelque chose en mettant l’intention dans l’index, on met de la force dans l’épaule et le centre de gravité monte. Au contraire, en mettant l’intention dans l’annulaire, la force se déplace naturellement dans le coude et on devient capable de prendre en abaissant le centre de gravité.

Le majeur qui se trouve au milieu, entre »l’avance » de l’index et « le recul » de l’annulaire est un point important pour alterner rapidement attaque et défense. Par exemple, face à un tsuki du partenaire, on reçoit l’attaque à l’aide du côté annulaire de la main et on riposte avec le côté index, tout cela grâce à l’axe du majeur.

Quand aux deux doigts restants, le pouce et le petit doigt, leur rôle est de faire apparaître une grande force.

Les cinq doigts que nous utilisons d’ordinaire, inconsciemment ont chacun un rôle précis en étant connecté par le corps. Pour comprendre l’art médical du Yawara, il est important d’avoir en tête le fait que « le corps est connecté » ce qui veut dire que « les os sont la norme absolue ».

Cependant, sentir ou ne pas sentir par les os, en ayant fermement conscience du lien des doigts et de la main est totalement différent. Si on prend conscience des doigts en pensant « Ils ont chacun un rôle », on doit chercher à savoir le lien avec l’intérieur du corps.

D’ordinaire, on utilise les cinq doigts de manière inconsciente, mais en pratique, en ayant conscience de leur rôle à chacun, on comprend le lien avec le corps et on peut exécuter un mouvement extrêmement doux. C’est un point très important pour la main qui applique l’art médical du Yawara.

L’homme à quatre pattes

L’homme, animal quadrupède par nature, se met dans cette position avec les mains et les jambes formant un angle droit. Le côté de la main qui ne reçoit pas la lumière est la face Yin, In no kurai. La face Yin soutient le corps de manière passive. L’autre face, orienté vers le soleil est Yo no kurai, la face Yang, qui peut faire preuve de puissance, de manière active grâce à un haut degré de liberté.

La main Yin
La main Yang

Finalement, la discussion en arrive à aborder le sujet des os d’une manière plus concrète.

La pratique transmise directement par Shimazu shihan – La façon de lire les os

Jusqu’à maintenant, Shimazu shihan avait hésité à présenter au public la façon de toucher les os. Un point important pour toucher très facilement les os dans l’art médical du Yawara repose sur l’os à l’extrémité du doigt. On comprend par l’observation, si on regarde bien sur le côté l’extrémité du doigt, il y a une partie un peu concave, un peu creuse, n’est-ce pas ?

Contrairement à d’autres parties du doigt, il y a là un endroit où l’os forme un creux, ce qui lui permet d’adhérer solidement, et en faisant glisser cette partie délicate sur la peau, on peut ressentir chacun des pores.
Si on touche les os à l’aide de cette partie, on devine sa forme depuis l’extérieur du corps. Ceci est la façon de toucher les os dans l’art médical du Yawara.

En observant nos propres doigts, on découvre cette partie légèrement creuse. C’est exactement en-dessous de la limite de l’ongle que le bout du doigt s’arrondit.

Il peut rester un doute sur le fait que lorsqu’on palpe les os sous la peau, en pratique, la sensation d’adhérer est différente qu’avec une autre partie du doigt. Au début sans mettre de force, essayez de chercher la partie qui accroche sur votre doigt en suivant le dessus de l’os. On doit avoir la sensation d’enfoncer l’extrémité du doigt dans la chair. Le creux de l’os du doigt s’emboite avec les angles de l’os que l’on palpe.

Au début, l’extrémité des doigts est instable, il n’y a pas de sensation précise, mais en prenant conscience du creux de l’extrémité du doigt, petit à petit, l’angularité des os et la dilatation des vaisseaux sanguins de la paume s’affinent. L’angle aigu que prend la forme de l’os est spécialement étonnante. Je ne sais pas exactement pour quelle raison j’avais en tête l’image d’une colonne circulaire, mais en essayant de toucher en profondeur, avec attention, on devine de tout côtés des angularités.

Parce qu’on touche la chair, on a l’impression que l’os a une forme circulaire, mais en pratique, il y a des parties plates, des parties tranchantes, pointues, etc.

Si on comprend ceci on peut s’en servir pour frapper, serrer à l’aide des parties pointues, en visant les parties faibles, plates. Si on frappe du poing renforcé sur un endroit faible, on peut facilement le briser.

Lire les os [Enfoncer les doigts]
C’est difficile de comprendre à l’aide des photos, mais cela peut être observer sur nos propres doigts.

Il y a un endroit creux sur la face interne du bout du doigt, là où cela s’arrondit, en-dessous de la limite de l’ongle. C’est un point important pour lire les os selon le système transmis par Shimazu shihan.

De manière inattendue, il existe un creux sur l’os du doigt, comme l’illustre la photo.

Si on n’est pas habitué, il faut le faire en fermant les yeux. Le secret consiste à concentrer les nerfs dans le creux de l’os. Ainsi, au commencement, il est plus facile de comprendre à partir du contact avec un grand os. Il est par conséquent, préférable de s’exercer sur les clavicules, le radius, le cubitus, les côtes, le visage, les chevilles, etc d’une personne possédant une peau fine.

Une fois habitué, on vérifie que le bout du doigt reste accroché lorsqu’on le déplace. Si on saisit fermement les angles, la prise de manière surprenante ne se décroche pas. En pratique, on a beau secouer le bras saisi par Shimazu shihan, cela ne se décroche pas. Il n’y a aucune raison de mettre de la force, accrocher à l’aide de l’os est une sensation qui arrive peu importe le mouvement.

Lire l’os au moyen du doigt – La saisie du Yawara
Le point important pour saisir l’os avec le bout du doigt est d’utiliser fermement le creux. Ainsi on y arrive même si le partenaire bouge. Si on saisit la chair, le partenaire peut facilement se libérer et cela devient une lutte de force.

De plus, il est nécessaire d’attraper les angles de l’os. Si on saisit une partie plate, le partenaire peut facilement se libérer.

Déséquilibrer en attrapant l’os

Si on attrape fermement l’os, on peut déséquilibrer le partenaire sans qu’il puisse facilement se dégager. Un être humain attrapé par un os, ne peut libérer sa force, et par conséquent, il est facile à déséquilibrer.
Si on saisit un muscle, grâce à la force qu’il possède, en bougeant, il peut se libérer.

Si on accroche l’os, il n’y a pas vraiment de liberté possible. Shimazu sensei concentre alors toutes ses forces dans l’extrémité de ses doigts, une douleur intense se fait ressentir dans l’os du bras.

Méthode de lecture du bras
Lorsqu’on n’a pas l’habitude, il est préférable de commencer à s’exercer à toucher l’os de son propre bras. Il y a deux grands os: le cubitus et le radius et c’est une région relativement facile à lire.

En pratique, on peut utiliser n’importe quel doigt, mais sur les photos, on se sert du pouce. Au début, sans mettre de force, on progresse en recherchant l’angle de l’os, à l’aide du creux du doigt. Les yeux fermés, en soufflant un peu, on sent en déplaçant la main lentement. Si on comprend le truc, on devient capable d’attraper l’angle de l’os d’un coup.

A: cubitus

B: radius

On entend souvent dire que la force est inutile dans les arts martiaux, mais je pense qu’elle a son importance. Il est important de la transmettre à 100% dans l’adversaire sans gaspillage.

Un professeur de kenjutsu lors d’une démonstration dit « Aujourd’hui je vais vous montrer quelque chose de spécial » et il exécuta un mouvement que l’on accomplit habituellement avec vitesse et fougue, avec une extrême lenteur, au point qu’une mouche aurait pu se poser sur lui. La force est importante dans les arts martiaux. Une attitude rempli de force est comme une tasse remplie à ras bord. J’ai vraiment été ému.

La première chose dont je suis sur est qu’il faut connaitre les os pour transmettre avec efficacité toute sa puissance dans l’adversaire.

Méthode de lecture du pied
Il est relativement facile de comprendre les os du pied que sont l’os astragale de la cheville et le métatarsien.

A: os astragale et B: métatarsien

Pour l’os astragale, comme c’est très facile à comprendre, il faut essayer de ressentir la structure de la cheville. Avec l’étude de la forme du métatarsien, il faut sentir sa relation avec l’articulation, c’est un os important.

Les bujutsu du passé cherchaient à tuer l’adversaire, ils avaient une grande connaissance de la structure du corps et des os, c’est la raison pour laquelle il était capable de « redonner la vie » (kappo). Pour un bujutsu à une époque où la vie et la mort sont en jeu, c’est tout à fait naturel, n’est-ce pas ? Mais avec notre époque de paix, il est possible que le kappo (méthode de réanimation) disparaisse, inévitablement. Cependant, même une telle période, ne peut changer le fait que tuer et réanimer sont les bases du bujutsu. Il est possible que le fait que pour apprendre le bujutsu, il fallait apprendre à guérir en même temps qu’à blesser, se soit imposé comme un devoir.

Méthode de lecture du visage

A et C: pommettes; B, D et E: machoire inférieure

Un des endroits du corps où il est le plus facile de toucher les os, la peau y étant fine, est le visage. Comme on peut facilement toucher l’os sur n’importe quel endroit du visage, c’est commode. Par conséquent, il faut essayer de se servir de plusieurs doigts, et non pas d’un seul. La sensation variant selon le doigt utilisé.

Comme vous le savez certainement, c’est une région du corps qui contient de nombreux points vitaux. En pratique, si on accroche l’un de ces points avec le doigt, l’adversaire ne s’en sort pas indemne.

Méthode de lecture de la poitrine

Pour commencer, la clavicule constitue une région relativement facile à lire. On peut facilement utiliser différentes manières de toucher cet os.

Pour les côtes, on essaye de les écarter en suivant du doigt la fente. Les côtes flottantes constituent un point vital important.