Dans le numéro de mars 2008 du magazine Hiden, Shimazu sensei de l’école Yagyu shingan ryu propose un article sur le lien entre la connaissance médicale du corps humain et le bujutsu.

Shimazu sensei outre le fait d’être un expert dans les différentes facettes d’une ancienne école de combat, incluant le Taijutsu, l’usage de diverses armes et la pratique en armure, est également un thérapeute spécialisé dans les soins pour pratiquants d’arts martiaux. Voici donc une traduction réalisée il y a déjà quelques temps.

Introduction à l’art médical et au Yawara (le corps vu depuis les os

Satsukatsu jizai (Facilité à ôter la vie et à la rendre)- La force cachée du bujutsu japonais
(NdT: Yawara est synonyme de Jujutsu, le terme désigne ici le combat à mains nues)

Vous avez probablement entendu une ou deux fois que si quelqu’un éprouve de l’intérêt pour le bujutsu c’est plus ou moins pour la capacité à facilement ôter la vie ou à la rendre (Satsukatsu jizai). Cependant en pratique, que recouvre cette facilité de mort et de vie.

Shimazu Kenji shihan qui propose ce sujet sur l’art médical et le Yawara, raconte, « Par nature, satsukatsu jizai fait parti du bujutsu. Il n’y a pas de différence entre redonner (ranimer) et ôter la vie ». C’est le monde des os qui permet finalement d’accéder au vrai bujutsu. Et Shimazu shihan d’ajouter, « Si on connait les os, on comprend le bujutsu et le corps ».

Tuer et redonner la vie, le double aspect du yawara
Au rédacteur qui disait, « Je voudrais vous interroger à propos de Katsusatsu jizai (la facilité à redonner et à ôter la vie), Shimazu shihan répondit, « Ce n’est pas Katsusatsu jizai, c’est Satsukatsu jizai (la facilité à ôter et à redonner la vie). C’est parce que l’on peut tuer, que l’on peut réanimer ».
En ce qui concerne Shimazu shihan, il a abordé l’étude du corps de l’art médical du yawara qu’il enseigne, à travers la théorie de la médecine du budo de Nakayama sensei par le Yoshin ryu de son père, le shinkage ryu de Takizawa sensei, le YSR de Hoshi sensei.

Shimazu shihan dit, « J’ai réuni ce que j’ai découvert grâce à mon expérience d’ostéopathe, en opérant une sélection parmi les techniques de réanimation que l’on trouvait originellement dans le bujutsu japonais. »

« Originellement, ce que l’on appelle la médecine du jujutsu japonais était une synthèse des soins médicaux incluant la totalité du sekkotsu (ossature), des massages (muscles) et du shinkyu (méridiens d’acupuncture). Vers l’ère Meiji, le Japon devint admiratif de la médecine occidentale, tandis que la médecine traditionelle du seikotsu, etc, fut mis au secret. A cette époque, même une personne comme Jigoro Kano, le créateur du judo, qui était un rénovateur, rejeta à l’extrême ces systèmes en disant, « Maintenant, les personnes qui pratiquent le Kodokan judo n’ont pas besoin d’étudier des choses obscurs comme le reboutage (recoller les os, réduire les fractures, etc) ».
Au cours de la Restauration Meiji, de nombreux arts martiaux japonais furent perdus, tout comme leur méthode de réanimation (kappo). On peut dire qu’à cette époque, les techniques de réanimation ont quasiment disparu.

En quoi consiste la méthode de réanimation du Yagyu shingan ryu qu’a apprit Shimazu shihan ?

Il n’y a rien d’exceptionnel dans ce que l’on nomme méthode de réanimation (kappo) des arts martiaux. Il y a bien sûr des différences avec le traitement médical à l’occidental, mais cela n’a pas tellement changé car si on y réfléchit la structure du corps humain est resté la même depuis les temps anciens. Mais la chose importante ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai appris « Ceci c’est le kappo ». En fin de compte, la raison d’être des kappo est d’apprendre les forces et les faiblesses élémentaires du corps humain, chose essentielle pour apprendre les techniques mortelles comme celle du Yagyu shingan ryu. Tout comme le recto et le verso d’une feuille sont inséparables. Par conséquent, on ne peut pas dire ça c’est une technique pour tuer, et ça c’est un kappo (méthode pour réanimer).

Mais encore qu’est-ce que c’est le bujutsu à l’origine ?

Essayons de comprendre le sens des paroles « C’est parce que l’on peut tuer, que l’on peut réanimer » prononcé plus haut. Peut-on dire que, par exemple, les kata du Yagyu shingan ryu possèdent les deux facettes « Tuer-Réanimer »?
Une des particularités de l’entraînement du Yagyu shingan ryu, est que le même kata se fait parfois rapidement, parfois très lentement. C’est le ura-omote de Satsukatsu (tuer et réanimer).

Suburi

Par exemple, il y a dans le Shingan ryu, un kata de base que l’on nomme « Suburi ». Exécuté rapidement, c’est une technique pour abattre un adversaire, mais accompli lentement, c’est une forme de seitai qui fait relacher toute la force musculaire du corps.
(NdT: Le seitai est une technique thérapeutique qui se base sur l’idée que le corps humain possède de grandes capacités d’auto-guérison et d’auto-correction)

Il existe en outre une forme de tanren que l’on nomme Seigan, qui de manière surprenante contient quasiment les mêmes mouvements que le sotai.
(NdT: Le sotai est une forme de thérapie musculaire basé sur un retour à un alignement naturel du corps par le travail sur la respiration et sur le mouvement)

Bien que l’on dise qu’il n’existe pas d’exercices préparatoires dans les kobujutsu, je pense qu’en réalité les choses sont un peu différentes. Tout d’abord, si on vit en kimono et en zori, on développe le corps en bougeant avec les hanches et en marchant avec l’extrémité des orteils.

En ce qui concerne les kata du bujutsu ?

Les gens actuellement lorsqu’ils réfléchissent à la forme, c’est-à-dire la technique » disent « ça j’en ai l’usage » ou « ça je ne m’en sers pas », etc, mais les koryu bujutsu ne sont pas quelque chose de tellement simples. Au sein d’un même kata, on peut trouver un moyen de se corriger soi-même de façon préventive ainsi qu’une technique destinée à tuer.

C’est la nature de la pratique des formes (katageiko) d’acquérir quelque chose par soi-même grâce à la répétition. Il en est ainsi naturellement de Satsukatsu. Si on apprend sérieusement à tuer, cela se transforme en techniques pour redonner la vie. Mais comment ? On guérit en suivant le chemin opposé à celui qui permet de tuer.

« Apprendre sérieusement à tuer »
On va arriver à cela si on travaille d’arrache-pied afin d’apprendre le bujutsu, le calme dans le ton de Shimazu shihan a quelque chose d’effrayant. Les koryu bujutsu trouvent leur origine dans les sérieuses réflexions des gens du passé sur la vie et la mort. Il n’y a pas de différence entre tuer et faire vivre (réanimer).
Au début de l’ère Meiji, on se mit à éliminer les « choses barbares » en ne voyant que le côté mortel, destructeur des techniques; et ainsi la face opposé qui consiste à redonner la vie » fut réduit en charpie,jugée « en décalage avec son temps ». Ainsi en fut-il du reboutage. Durant l’ère Meiji, on fit le choix de la médecine occidentale, le shinkyu (acupuncture et moxibution) et le sekkotsu (réparer les os) furent finalement interdits.

Le nouveau gouvernement ne pouvant pas dire à ceux qui avaient exercé ces pratiques jusqu’alors « A partir de demain, vous ne pourrez plus ! », il instaura un système de licence valable sur une génération, et finalement ils n’eurent pas de successeur. Et ainsi, à partir de là, de nombreuses techniques traditionnelles déclinèrent.

L’art du reboutage se poursuivit encore durant un demi-siècle, jusqu’en 1934. L’interruption dans la transmission, engendra l’extinction de nombreux jujutsu (yawara). C’est extrêmement dommage.

La restauration Meiji
Ce n’était que le début du « génocide » des budo, ce qui laisse une impression différente du « Premier pas vers un état moderne éclatant » tel qu’on a pu l’apprendre dans les leçons d’Histoire.

Comment la méthode de Katsu (redonner la vie) a-t-elle été introduite dans le bujutsu d’autrefois ?

Les normes du corps, saisir les os
Ce qui caractérise les katsu du Yagyu shingan ryu, c’est la façon de manipuler les os et d’agir sur les muscles pour les relâcher. Les étirements (des muscles) ont bien été compris grâce à Seigan précédemment évoqué. Mais le plus important ce sont les « os ».

Finalement, ce que l’on nomme Yawara, c’est saisir les os de l’adversaire ? …c’est important car si on prend la chair, le contrôle articulaire (gyakute) peut se perdre. On saisit avec nos muscles, donc si on prend les muscles du partenaire, cela devient finalement une épreuve de force, et si on est fatigué ou si on glisse, on risque de perdre la prise. Si on attrape les os, sans mettre de force, il ne peut pas se libérer. Donc la connaissance des os constitue la base du Yawara. Pour ne pas laisser s’échapper l’adversaire, il faut connaitre les os.
C’est évident mais ce n’est pas qu’une simple connaissance anatomique, il est indispensable de connaitre les os en fonction des véritables exigences pour immobiliser.
Mais ce n’est pas seulement ça. Connaitre les os forment la base pour connaitre les muscles et les méridiens.

Planche anatomique du squelette
Planche anatomique des muscles
Méridiens d’acupuncture

L’anatomie des muscles qu’évoque Shimazu sensei est la science pour apprendre la connexion entre l’ensemble des muscles du corps. Il ne faut pas considérer les muscles des bras, des jambes, etc, comme des parties séparées, de la pointe des orteils jusqu’à la tête, on considère qu’il y a un lien unique. Il y a ce qu’on appelle le Seifukuho, la méthode de réduction, qui consiste à organiser le corps dans son ensemble par l’ajustement. C’est un concept assez proche des méthodes modernes comme la méthode Feldenkrais ou le Rolfing.

Finalement, c’est assez différent du cas d’une personne qui bouge sans cesse pour se muscler. L’intérêt et la fierté de cette personne se manifeste par un décalage entre la capacité à courir et l’habileté des mains. C’est pourquoi les os forment une norme immuable commune à tout le monde.
Tout d’abord, on accomplit la « lecture » des os, puis on poursuit avec celle des muscles, c’est ainsi qu’on peut voir le corps de manière efficace. Car c’est bien les muscles qui se font accompagner par les os.

Cependant, les méridiens situés à la surface du corps sont-ils aussi en relation avec l’ossature ?

Actuellement, les méridiens et les points d’acupuncture sont très en vogue, je pense moi aussi que cela a de la valeur. Cependant, bien que la mode soit à une approche de ces choses, situées à la surface du corps, à l’aide des méthodes du passé, je pense que c’est une bonne chose de connaitre la structure des os et l’intérieur du corps au regard des connaissances modernes, et pas seulement dans le cas des traitements médicaux.
Dans le cas particulier du bujutsu, frapper sur ces petites surfaces dans l’instant est difficile. C’est impossible même si on considère le risque en cas d’échec. C’est pourquoi il est plus sur de saisir et de frapper les os.
C’est un point difficile, je pense qu’il est important d’étudier avec fermeté les os.

Le ton de Shimazu shihan est calme, mais il semble réfléchir à quelque chose à propos des méridiens.
Les méridiens et les tsubo ont beaucoup d’utilité pour l’hémostasie, la réanimation, etc.
Mais on peut noter aussi des aspects un peu trop excessifs, avec une définition trop large. Par exemple, si on frappe à la poitrine, le coup ne transperce pas le dos, mais est transmit dans la colonne vertébrale via les nerfs intercostaux.
Si on étudie un peu les os, on le comprend, ce qui n’est pas le cas avec les méridiens.

En ce qui concerne les tsubo, il n’y a rien sur le plan anatomique, mais s’ils sont bien stimulés, c’est certainement efficace. Il y a là un piège. Cela n’a l’air de rien mais en faire usage immédiatement n’est pas chose aisée. Le yawara que j’ai appris se base sur l’ossature, si on présuppose concrètement de la vie et de la mort, cela conduit naturellement aux os.
Dans les bujutsu réalistes, on a recherché la norme dans l’ossature. Et donc, comment peut-on connaitre les os ?

On s’approche de la méthode concrète liant art médical et yawara dans le chapitre suivant.

à suivre tout de suite

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